Rencontre avec Tidiani N’Diaye et Fatou Traoré


Après quatre ans de formation dans un centre de danse à Bamako, sous la direction de la chorégraphe haïtienne Kettly Noël, Tidiani N’Diaye obtient en 2009 le premier prix du Bal des Donkelaw organisé par l’Institut français de Bamako et Donko Seko avec sa première pièce Être différent. Il entre au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers sous la direction d’Emmanuelle Huynh en 2011 et obtient le diplôme national supérieur de danseur professionnel et une licence en art du spectacle de l’Université Paris VIII en 2013.
En septembre 2013, il entre au Centre National Chorégraphique de Montpellier au sein du master ex.e.r.ce sous la direction de Mathilde Monnier dont il sort diplôme en 2015.
Depuis 2010, il mène des projets entre danse et art numérique.
Depuis 2009, il développe son propre travail chorégraphique avec les pièces Être différent (2009), Naturel Mystique (2015), Moi, ma chambre, ma rue (2016), BAZIN (2017), WAX (2020), Caméléon (2020), Mer Plastique (2022), La parade des Mana Man (2023).
Tidiani a également dansé comme interprète avec la Compagnie Gilles Jobin dans Le Chainon Manquant et la pièce VR_I, la Compagnie Blonba dans Alla te Sunogo et Nelsime Xaba, la Compagnie Dagada dans Grenzland et Qudus Aderemi Onikeku dans We almost forgot.

Fatou Traoré est une artiste pluridisciplinaire, danseuse, chorégraphe, chanteuse, musicienne et pédagogue. Active sur la scène internationale depuis la fin des années 1980, elle a collaboré avec de nombreuses figures majeures de la danse contemporaine, du théâtre, du cirque et de la musique, parmi lesquelles Anne Teresa De Keersmaeker, Alain Platel, Claudio Bernardo, Nicole Mossoux, Joji Inc ou encore la compagnie 14:20.
Fondatrice de la compagnie F.T.1x2x3 en 1999, elle développe une écriture chorégraphique singulière à la croisée de la danse, de la musique live, du théâtre, du cirque et des arts visuels. Ses créations ont été présentées dans de nombreux festivals internationaux, notamment au Festival d’Avignon.
Parallèlement à son travail de création, Fatou Traoré mène depuis plus de trente ans une activité de transmission en Europe et en Afrique de l’Ouest, où elle accompagne de nombreux artistes et projets chorégraphiques. Son travail est profondément nourri par les échanges interculturels et les pratiques collaboratives.
Depuis une dizaine d’années, elle codirige avec Dounia Depoorter le chœur féminin Patshiva Cie, dédié aux chants polyphoniques du monde, et développe avec le Collectif LeCri des formes artistiques participatives dans l’espace public. En 2021, elle crée également le projet musical « Falana, là où tout commence », donnant une nouvelle expression à son univers sonore et poétique.
Son parcours témoigne d’une recherche constante autour du mouvement, de la voix et de la rencontre entre les disciplines, dans une démarche artistique profondément ouverte au dialogue et à la transmission.

J’ai besoin d’être nomade et de parcourir cette terre, d’être reliée au vivant dans toutes ses dimensions et de rencontrer des êtres humains.


Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ? 

Tidiani : Le projet est né des 19 années de ma rencontre avec Fatou Traoré. 
Le premier geste est notre toute première rencontre en 2009 à Bamako. 
L’intuition ou la première image, je sentais qu’après toutes ses années de rencontres professionnelles, d’amitiés, familiales c’est le moment de danser ensemble sur un même plateau et partager ça ensemble.

Fatou : D’une amitié et du lien de confiance qui se sont tissés au fil du temps, des moments partagés tant dans le travail que dans la vie. 
Notre première rencontre a eu lieu au Mali, il y a 15 ans : j’avais été invitée par Kettly Noël pour accompagner des danseurs pour la création de leur solo. 
Tidiani était l’un d’eux et nous avons construit la pièce autour de son environnement intime, d’objets qui peuplaient son quotidien. Cette première collaboration a posé les germes de ses créations futures, dont Moi, ma chambre, ma rue,  jusqu’à Mer Plastique. 
Quand Tidiani m’a demandé de faire un duo, en 2023, j’ai dit oui mais je n’imaginais pas le nombre d’obstacles qui allaient s’interposer à cette création tout autant lié à la grande histoire (…) qu’à nos histoires personnelles.

Le premier geste : placer un bambou entre nos deux nombrils et se déplacer sans qu’il ne tombe, ne pas se lâcher, garder le lien malgré tout ce qui nous sépare : la distance physique, l’âge, la culture et nos chemins de vie. 
La première image : face à face les yeux dans les yeux, Tidiani qui me porte sur son dos. 
L’intuition d’une guérison. 

Qu’est-ce qui vous met en mouvement aujourd’hui, dans votre pratique artistique ? 

La découverte du chant polyphonique et l’émotion particulière qui jaillit lorsque les voix sonnent ensemble. 
La pratique autodidacte d’un instrument traditionnel d’Afrique de l’ouest, le Kamélé N’goni, avec lequel j’ai construit mon univers musical, accompagnée de musiciens de jazz : Falana, là où tout commence (F.T Music).
La collaboration avec Sāgi, sculpteur de son, avec qui je développe un univers musical singulier en dialogue avec ses synthétiseurs modulaires. 

La danse est là, parce que je ne peux pas vivre sans danser. 
Avec le temps, ma danse a changé de nature et ce sont les mouvements somatiques, reliés au mouvement interne, la respiration, les fluides, les organes et l’énergie qui circulent au dedans et au dehors qui nourrissent ma danse.
D’où la nécessité pour pratiquer, de sentir le soleil, le vent, regarder le ciel, les arbres, l’eau est devenu vital pour nourrir mon imaginaire et ma vitalité. 

Je donne un atelier régulièrement, Le chant du corps, qui s’adresse à tous, que ce soit pour les corps aguerris que pour ceux qui ne sont pas des professionnels du mouvement et du son.

Y a-t-il des lieux qui vous inspirent ou qui influencent votre création ? Si oui, pourquoi et comment ?  

T : Le Mali, Bamako, Siby, le site de Kamanja : je suis connecté toujours à ses lieux. 

F :  Des lieux atypiques, mais c’est surtout la rencontre avec des êtres humains qui va déclencher ou influencer ma création. 
Parce que je cherche encore ma place dans ce monde que je ne saisis pas. J’ai besoin d’être nomade et de parcourir cette terre, d’être reliée au vivant dans toutes ses dimensions et de rencontrer des êtres humains. Il faut parfois aller très loin, parfois pas.  Et puis faire le voyage immobile, en soi. 

Avez-vous déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?

T : Être hors les murs me connecte directement avec l’espace public. C’est toujours un challenge de ne pas maitriser l’inconnu, ce qui arrive. 

F : Oui, en improvisant d’abord dans des lieux publics, dans ce déplacement, une suspension, une brèche, et un changement de trajectoire a lieu dans le quotidien des gens qui passent. 

J’ai créé une version performative et participative d’un de mes spectacles dans un espace sans gradins où les spectateur·ices choisissaient leur point de vue, et faisaient l’expérience de croiser le regard des danseur·euses et acteur·ices, de les frôler, d’être déplacer, de les sentir au plus près. 

J’ai été invitée par le Centre Georges Pompidou à mettre en scène 3 évènements dans le musée de Beaubourg  : une performance VirusA4RT5 en réponse aux œuvres exposées dans tout le musée avec les étudiant·es du CNAC, une coordination des performances dans le cadre des Jeudi’s avec des écoles d’art européennes et la finalisation du projet YAI par une installation performance dans le Studio 315 avec 40 jeunes européens accompagnés par la Tate Britain de Londres et de Liverpool, le Kiasma à Helsinki et Beaubourg à Paris.

Nous chantons  régulièrement avec Patshiva cie dans l’espace public, et avons été invité par la ville de Strasbourg durant deux étés à créer une dynamique avec les habitant·es des banlieues, pour chanter et animer des ateliers et nous avons créé une performance participative autour d’Antigone.

Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles votre manière de créer ?

F : Cela demande d’être prêt à sortir de sa zone de confort, de s’adapter et créer en fonction du lieu et des publics. 
Dans le cas où les spectateur·ices acteur·ices sont inclus·es dans le dispositif performatif, cela demande et de leur donner de l’espace et d’intégrer en temps réel leur présence et l’inattendu de leurs réactions, et ils font partie de la création qui se construit en partie avec elleux. 
Le fait de performer dans des lieux du quotidien, permet de revitaliser notre rapport au réel en créant des espaces poétiques où les frontières s’estompent…C’est un acte politique et pacifique fort.

Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?  

T : Du Mali en Europe.

F : De l’obscurité à la lumière, 
De l’invisible au visible, 
D’une apnée à un souffle, 
D’une oscillation à une pulsation,
D’un cri silencieux à un chant,
D’une danse, à une transe contemplative,
Du son pur à une musique plurielle.

Qu’est-ce que vous évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ? 

T : C’est aller à la rencontre de l’inconnu.

F : Inventer d’autres manières d’être au monde, de respecter le vivant, de communiquer, d’être ensemble, de célébrer la vie. 
Prendre le risque d’aller vers l’autre au-delà des clivages, et de nos différences se reconnaître.

Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ? 

T : En musique : Oumou Sangaré, Cheick Tidiani Seck.  
Film : Va et Deviens de Radu Mihaileanu.

F : Sagesse des Lianes. Cosmopoétique du refuge,1 de Dénétem Touam Bona.
Le livre d’Elias de Chab Touré.
Amadou Hampâté Ba Diakaïra.
Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps de Daniel Caux.
Le Sel de la terre, film de Wim Wenders avec Sebastio Salgado.  
En musique : Don Cherry.