Suzanne Degennaro est une danseuse et chorégraphe italo-française, basée à Paris, dont le travail interroge les zones floues de l’identité, du genre et de la mémoire corporelle. Son langage artistique se construit au croisement du whacking — danse née dans les clubs queer de Los Angeles dans les années 1970 — et d’une approche sensible et autobiographique du mouvement. Formée à Paris entre 2018 et 2023 dans plusieurs écoles professionnelles (Studio MRG, AID, CFA Pietragalla-Derouault), Suzanne y découvre une pluralité de styles : hip-hop, house, dancehall, afro, contemporain, jazz, classique, théâtre. C’est au cœur de ce parcours intense et fragmenté qu’elle rencontre le whacking, d’abord par hasard, puis comme une nécessité. Le confinement agit comme un révélateur : elle s’y plonge corps et âme, avant de rejoindre le collectif Ma Dame Paris dès 2022 pour approfondir son rapport à ce style flamboyant et codifié. Sa pratique du whacking devient rapidement une porte d’entrée vers une reconnexion à son histoire personnelle. C’est à travers la danse que Suzanne amorce un travail de relecture de son parcours intersexe — une expérience longtemps enfouie, invisibilisée, tue. En dansant, elle comprend ce que son corps savait déjà : que l’identité n’est ni fixe, ni linéaire, ni normée. Que le mouvement peut être vérité. Le whacking devient alors pour Suzanne un outil de libération, un langage de survie, une poétique du trouble. En parallèle de ses recherches chorégraphiques, Suzanne travaille comme interprète pour plusieurs compagnies en France, – notamment avec Josepha Madoki et Mounia Nassangar – et se produit à l’Opéra de Paris dans Roméo et Juliette de Gounod. Elle participe également à la création Apaches Opéra de Saïdo Lehlouh en 2024 avant de rejoindre la création Témoin. Membre active du collectif de whacking Delacrème, Suzanne développe une approche performative et politique du clubbing comme espace de mémoire, de soin et de lutte. Elle fait également partie du Collectif intersexe activiste – OII France (CIA-OII France).

Ce morceau m’a directement inspiré un sentiment que j’avais eu du mal à définir jusque-là : celui du flottement entre le tout et le rien, ou la sensation d’exister dans une faille.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
L’idée d’un solo est née à partir d’une vidéo tournée dans ma cuisine avec ma sœur ; sur le morceau Prime Time Of Your Life de Daft Punk. Ce morceau m’a directement inspiré un sentiment que j’avais eu du mal à définir jusque-là : celui du flottement entre le tout et le rien, ou la sensation d’exister dans une faille. J’ai reçu un appel de Mounia Nassangar qui m’a parlé du programme Attitude au sein du CCNRB, qui accompagne des artistes émergents dans leurs projets : j’ai donc décidé de me lancer dans une création en explorant plus en profondeur ce sentiment et d’où il me venait.
– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?
J’ai envie de répondre en premier lieu le punking et le whacking. Ces deux moyens d’expression/cette culture est ce qui me permet aujourd’hui de faire parler mon corps et de créer de l’art à partir de mon vécu. J’aime aussi m’exprimer à travers l’écriture, mais ça reste plus personnel.
– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ?
Pour ce solo, j’ai été inspiré par ce qu’on appelle les « liminal spaces » ou « backrooms », une esthétique d’internet qui s’est popularisée vers 2019-2020. Elle représente des espaces vides et abandonnés et elle est faite pour susciter un sentiment à la fois de familiarité et de malaise. Les clubs vides m’inspirent aussi, l’idée de ce qui reste après l’euphorie de la fête.
– Avez-vous déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?
Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ?
Je n’ai jamais créé de formats spécifiques en dehors d’un théâtre, mais mon solo est construit de sorte à pouvoir le jouer « in situ ». J’ai juste tourné deux vidéos en rapport avec le solo, celle dans ma cuisine et une autre dans un club vide en pleine journée. Je trouve à la fois intéressant de le jouer en salle avec le décor et dans d’autres espaces ; comme des clubs ou des lieux qui rappelleraient les inspirations de la pièce. Pour moi ça rajoute une dimension puissante au récit.
– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?
Un aller-retour entre passé et présent.
– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
L’expression m’évoque le dépassement de soi et le renouvellement constant.
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?
Si je devais les lister :
– Musicales/vidéo : les clips de Insomnia – Faithless ; Heads Will Roll – Yeah Yeah Yeahs ; Prime Time Of Your Life – Daft Punk (trigger warning, le clip a été retiré de certaines plateformes car très violent) ; la vidéo YouTube The Backrooms (Found Footage).
– Littéraire : La Divine Comédie de Dante Alighieri – l’Enfer.
– Cinématographiques : dans le film Requiem for a Dream, le personnage de Sara Goldfarb. Kill Bill volume I, la scène du réveil à l’hôpital.