Rencontre avec Rémi Fortin de L’École Parallèle Imaginaire


L’École Parallèle Imaginaire (L’ÉPI) crée des projets dans des théâtres, des musées ou dans l’espace public. Elle invente des processus de création singulier qui questionne nos capacités d’imagination, nos rituels communs et nos territoires. Elle crée des œuvres qui font s’entrechoquer réalité et fiction. L’ÉPI est dirigé artistiquement par Simon Gauchet et regroupe une vingtaine de « maître-élèves » qui sont artistes, anthropologues, cartographes, acteurs, architectes, constructeurs, philosophes, écrivains, éclairagistes, réalisateurs.

Rémi Fortin est entré en 2013 à l’école du TNS. Depuis sa sortie en juin 2016, il a joué au théâtre sous la direction de Mathieu Bauer, Simon Delétang, Adèle Gascuel, Thomas Jolly, Frédéric Sonntag, Christophe Laluque, Anne Théron, Cendre Chassanne, Olivier Martin-Salvan. À la radio, il travaille avec Blandine Masson, Chris Hocké, Laure Egoroff, Juliette Heynemann. Au cinéma, sous la direction de Loïc Barché, Clément Schneider, Anna Luif, Arnaud Khayadjanian, Clemy Clarke, Arnaud Simon.
En parallèle de son parcours d’interprète, il aime également inventer ses propres projets, dans lesquels il joue et dont il amène l’idée originale. Sans être metteur-en-scène, il propose à des camarades de mener ensemble une expérience théâtrale, à l’image de Ratschweg, son premier solo, marche-spectacle inspirée du Lenz de Büchner, spectale répété en itinérance avec la metteuse-en-scène Charlie Droesch-Du Cerceau et le dramaturge Pierre Chevalier, au cours d’une traversée des Vosges à pieds entre Strasbourg et le théâtre du Peuple, à Bussang.
De 2018 à 2021, il a été acteur associé au Nouveau Théâtre de Montreuil.

Le Beau Monde est pensé pour jouer dans les théâtres mais aussi en-dehors, faisant le pari que pour rendre compte des rituels de notre monde, il nous faut jouer dans des lieux bien plus divers que ceux qui abritent le seul rituel théâtral.

Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?

Comme beaucoup de projets, celui-ci a des origines multiples. Mais s’il faut n’en citer qu’une, il y a eu le visionnage d’un film de Jean Rouch, Sigui Synthèse, qui s’intéresse à un rituel en pays Dogon, qui se reproduit tous les soixante ans, de générations en générations, par mémoire orale, pour commémorer l’apparition de la mort et du langage parmi les humain·es. Le film documente ce rituel (qui dure sept ans), et les enjeux anthropologiques de sa réactivation, dans les années 60-70. Fasciné par ce film et aussi un peu dérangé par le regard très occidental porté sur ce rituel, je m’étais dit qu’il faudrait adapter ce processus à notre propre société (disons l’Europe occidentale), et confronter nos propres rituels, nos propres croyances, aux enjeux de la mémoire orale, et de la transmission de générations en générations, en adoptant le regard curieux et naïf d’anthropologues ou d’archéologues d’un autre temps…

Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ? 

Dans cette période pas spécialement simple… Le simple et beau plaisir de jouer, envers et contre tout, comme des acteur·ices ou comme des enfants.

Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ? 

Le Beau Monde est pensé pour jouer dans les théâtres mais aussi en-dehors, faisant le pari que pour rendre compte des rituels de notre monde, il nous faut jouer dans des lieux bien plus divers que ceux qui abritent le seul rituel théâtral. Salles des fêtes, gymnases, halles, parcs, cours, friches industrielles… depuis la création, nous avons eu l’occasion de jouer le spectacle dans toutes sortes de lieux.
Comme le spectacle a à voir avec une certaine compréhension de l’archéologie et de la poésie des ruines, nous sommes particulièrement inspirés par les lieux abandonnés, en ruine, ou qui mélangent l’archaïque et le contemporain, comme le théâtre antique de Milos, en Grèce, l’usine du « KLM », en Haute-Loire, la cour de la collection Lambert, à Avignon, ou encore le théâtre de plein air de l’espace culturel Louis Derbré, à Ernée (non loin d’ici, en Mayenne), dont le mur du fond était tellement recouvert de graffitis de toutes sortes que nous avions rajouté un fragment du spectacle consacré à… Lascaux 2 !
D’ailleurs, en ce moment, pour un prochain spectacle, je me renseigne beaucoup sur les peintures rupestres, les grottes préhistoriques, et leurs fac-similés…

As-tu déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ? 
Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ? 

Finalement, avant L’usage de la peur (ma dernière création, à l’automne dernier), tous les projets que j’ai initiés étaient pensés d’une manière ou d’une autre pour le hors-les-murs. Mon premier spectacle par exemple, ratschweg, était une randonnée-spectacle d’une heure dans la montagne qui s’inspirait de Lenz de Büchner, et qui avait été répétée au cours d’une traversée des Vosges entre Strasbourg et le théâtre du Peuple, à Bussang, en reprenant en partie l’itinéraire décrit dans la nouvelle. Le « hors-les-murs » et le « théâtre paysage » est aussi un exercice que j’ai beaucoup pratiqué en tant qu’interprète…
J’ai bien sûr un grand intérêt pour la « boîte noire » des théâtres et ce qu’elle permet, mais quand il sort de ce cadre confortable, il me semble que le théâtre se met en fragilité. Comme lorsqu’on est invité à manger chez quelqu’un, il faut s’adapter aux us et coutumes de celles et ceux qui nous accueillent, et il faut négocier à nouveaux frais chacun des aspects de cet étrange rituel qu’est une représentation théâtrale… 
Bien sûr, il y a toutes sortes d’autres raisons qui nous poussent parfois à sortir des théâtres (la beauté du monde et l’envie de jouer dedans, la volonté de jouer partout et pour tout le monde, ou encore les travaux de rénovation d’un théâtre…), mais je crois que c’est avant tout cela qui m’attire dans cet exercice : car nous, acteurs et actrices, continuons à pratiquer un rituel anthropologique étrange, et parfois un peu désuet, dans une société qui ne s’en préoccupe guère, et qu’il est tant de réinventer ce rituel, d’en redéfinir les contours et d’en négocier les possibilités avec le monde qui nous entoure.

Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ? 

Ce serait un voyage immobile à travers le temps et la mémoire, comme celui décrit par Chris Marker dans La jetée : un voyage depuis un futur lointain (et dont on ignore presque tout) jusqu’à notre propre présent, et le souvenir que nous pourrons en garder.

Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs

Forcément, ça me fait penser à mon camarade Simon Gauchet, le regard extérieur, scénographe, et l’un des co-auteurs du spectacle (avec Arthur Amard et Blanche Ripoche).
S’il y a quelqu’un qui a toujours à cœur « d’inventer des ailleurs », c’est bien lui : qu’il s’agisse de partir à la recherche de l’île d’Utopie, de l’Atlantide, du Mont Analogue… Comme il le dit souvent, « l’imaginaire vaincra le réel ». Peut-être que notre monde contemporain, en plus des crises multiples qu’il affronte, expérimente une « crise de l’imaginaire » (dixit Annie Lebrun), et que nous pourrions, nous artistes, avoir ce rôle : affronter cette crise, et participer à élargir les possibles, à inventer d’autres mondes possibles. 
À sa manière, Le beau monde est une tentative en ce sens. En observant comment des humain·es d’un futur lointain comprennent et incarnent notre monde et ses rituels, on peut deviner qu’ielles évoluent dans une société radicalement différente de la nôtre, dont on ne sait pas exactement s’il s’agit d’une utopie, d’une dystopie, ou plus probablement de quelque chose entre les deux. À la sortie du spectacle, il ne nous reste plus qu’à imaginer à quoi peut bien ressembler cet autre monde !

Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?

Films :
La jetée, et Joli mai, Chris Marker
Sigui synthèse, Jean Rouch
Chansons du deuxième étage, Roy Anderson
Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher

Livres :
Pour une anthropologie anarchiste, David Graeber
Petit traité d’écologie sauvage, Alessandre Pignocchi
Xenogenesis, Octavia E. Butler
Les dépossédés, Ursula E. Le Guin

Musique : 
Things that are beautiful and transient, the Caretaker (https://www.youtube.com/watch?v=7vRRcV3QEM4)
Solastagie, groupe Catastrophe (https://www.youtube.com/watch?v=YcNwd6jzu98)
Woods, Bon Iver (https://www.youtube.com/watch?v=MUGKbuWMqgU)