Nina Santes est chorégraphe et interprète basée en France. Elle a été co-directrice artistique de La Fronde avec Ève Magot de 2011 à 2025. En 2025, La Fronde devient La Fièvre, structure porteuse des projets de Nina Santes marquant un nouveau chapitre dans le parcours de l’artiste.
Nina Santes a rencontré la danse par le prisme de son héritage familial : le théâtre ambulant et la marionnette. L’écriture chorégraphique qu’elle déploie inclut les pratiques orales, le chant, et nourrit un lien fort avec la musique, engendrant des objets hybrides qui se jouent des genres et des formes. Concert, pièce de danse, cabaret immersif, comédie musicale… il s’agit avant tout de proposer des expériences, qui mettent les corps – ceux des performeur·euses comme ceux des spectateur·ices – au centre, invitent à une autre écoute, à des transformations perceptives. Chorégraphier la relation, penser le visible et l’invisible, sont ses boussoles.
En 2015, elle crée Self Made Man, un solo qui déploie les éléments clés de son langage transdisciplinaire et de son engagement. Puis elle co-signe A Leaf avec Célia Gondol, qui sera recréé pour le Festival d’Avignon en 2019. En 2018, Nina Santes signe sa première pièce de groupe, Hymen Hymne. Elle reçoit par la suite le Prix SACD Nouveau Talent Chorégraphique et devient l’artiste associée du CDCN Atelier de Paris de 2019 à 2021.
En 2019, elle créé Vulnerable Park, avec le rappeur et multi-instrumentiste Diz Undone (UK). En 2020, elle crée République Zombie, avec Betty Tchomanga et Soa de Muse. En 2021, elle crée un solo pour la danseuse Elsa Monguillot, La Venerina, dans le cadre du programme Danser Encore du ballet de l’Opéra de Lyon. En 2023, elle crée Peeling Back, un solo inspiré de la science-fiction féministe.
Nina Santes est artiste associée du Manège de Reims ainsi que du CCN d’Orléans de 2021 à 2024. Elle initie de nombreux projets pour et avec les publics dont Coven, une communauté de femmes cis, trans et personnes non-binaires, tissée entre 2019 et 2024 sur plusieurs territoires, se rassemblant autour de pratiques du corps et de questions sociétales. Le projet a donné vie à un podcast, RADIO COVEN, réalisé par Mathilde Leichlé. Elle est également co-conceptrice de La Nuit, un évènement immersif articulant pratiques, performances et fête, ayant connu trois éditions.
Elle déploie actuellement un cycle de créations autour de l’élément liquide comme moteur de mouvement et de transformations perceptives. Ce cycle articule différents formats de pièces avec de nombreux temps de pratiques partagées avec des publics divers. En 2025, elle crée Wet Songs (pièce collective), et Chansons Mouillées (solo performance). En 2026, le troisième volet du cycle verra le jour : hypermer, une création jeune public.

Dans un monde qui brûle toujours plus fort, qui nous submerge ou nous assèche, j’ai ressenti un besoin très fort d’appeler l’eau, ses imaginaires, ses mémoires, ses devenirs.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
Chansons Mouillées et Wet Songs, les deux spectacles que je proposerai cette saison, font partie d’un cycle artistique au long cours que j’ai initié en 2024 dans une urgence de me relier à l’eau. Dans un monde qui brûle toujours plus fort, qui nous submerge ou nous assèche, j’ai ressenti un besoin très fort d’appeler l’eau, ses imaginaires, ses mémoires, ses devenirs. J’avais besoin de changer de récit, de modifier mes propres imaginaires et moteurs de mouvements, de me souvenir que je suis un corps d’eau relié à d’autres corps d’eaux. Ce cycle je le vis comme un acte de résistance à l’assèchement des sensibilités et à un certain récit de la séparation. Je crée plein de projets chorégraphiques et transdisciplinaires qui en appellent à l’eau en nous et autour de nous pour que l’on se souvienne qu’on est relié·es, qu’on est pas seul·es, qu’on peut jaillir et déborder. S’il y avait un mouvement à l’origine de ce cycle de créations, ce serait celui d’une marée. Virginia Woolf dit : « il y a des marées dans le corps », pour décrire les mouvements de nos humeurs et de nos affects. Le cycle que je propose est notamment parti de cette citation.
– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?
Aujourd’hui et depuis toujours, deux notions me mettent en mouvement : la relation et la magie.
Inventer des relations, au delà des normes. Avec soi-même, les autres, le vivant, les mort*es, l’invisible, l’espace, le temps…
Inventer des formes de collectif dans un système qui nous sépare, nous isole et nous divise toujours plus.
Réclamer la magie, dans nos danses et nos existences : la magie au sens d’un acte de transformation de la perception. On a toustes le pouvoir de modifier nos perceptions, de créer un changement. C’est aussi ce que fait la danse.
Je pense que la société dans laquelle j’ai grandi est trop rationnelle. On a besoin de croire, de délirer, de fabuler, des alternatives. Sinon on se fige.
La danse est un acte magique. Le corps est traversé par des forces, il contient beaucoup de savoirs, et porte des mémoires plus vieilles que lui. J’essaie d’écouter la dynamique et la musicalité de ce qui traverse mon corps, et de me laisser affecter.
– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ?
En ce moment ce sont plutôt les éléments qui m’inspirent et me mettent en mouvement.
Je pense beaucoup à la mer, comme espace géographique mais aussi comme entité qui traverse et relie tous les corps vivants.
Penser que nous portons la mer dans nos corps change mon approche du mouvement, de la relation, de la notion de territoire ou de frontière.
Paradoxalement, les lieux qui m’inspirent ne sont pas des lieux naturels, mais plus des zones urbaines ou industrielles. C’est comme si cette recherche artistique autour de l’eau m’amenait à une urgence de reconnaître sa disparition, et de la flairer, sous le béton, à travers les murs.
– As-tu déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?
Je suis issue d’une famille du théâtre ambulant, mes racines sont en dehors des murs du théâtre : dans un chapiteau, sur la place publique, sur des scènes de tréteaux et de camion-théâtre, dans des salles des fêtes, des écoles et autres lieux publics… Les premiers spectacles que j’ai fait étaient des spectacles de marionnettes co-créés avec ma mère. On ne jouait pas du tout dans des théâtres !
J’ai toujours proposé plein de formats de performances différents, dans la rue, dans des écoles, dans une prison, dans des bars, des péniches, des appartements, des lieux abandonnés, sur des plages ou dans des forêts.
J’ai besoin de ces aller-retours entre le dedans et le dehors du théâtre.
Dernièrement j’ai créé Wet Songs en version théâtre et version extérieure. Tous les projets que je crée actuellement sont voués à exister en dehors du théâtre autant que dedans.
– Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ?
Dans l’espace public notamment, il y a une proximité des corps, une vulnérabilité partagée qui est très différente de celle que l’on peut vivre dans un théâtre. On n’est plus dans un écrin et dans une abstraction, nos corps sont livrés à l’inattendu et à des réactions moins codifiées que dans le théâtre.
Je trouve que c’est très puissant de faire irruption dans le quotidien des gens, et que la danse puisse remettre en jeu l’idée de norme ou normalité. Que la danse vienne perturber quelque chose, sortir du flux, capter l’attention, ramener au moment présent.
L’immensité d’un paysage, c’est aussi quelque chose qui me touche dans la création et qui transforme le geste artistique.
Ça décentre les corps humains, les rend tout petits. C’est interessant car ça peut transformer le message d’une pièce.
– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?
Chansons Mouillées et Wet Songs partent de l’ici et maintenant, pour prendre le large, et ouvrir de nouveaux horizons. On quitterait la terre ferme des certitudes, pour prendre la mer, comme un mouvement vers l’inconnu et vers la liberté.
À l’échelle du corps, ce serait le trajet d’une larme ou d’une goutte de transpiration. À l’échelle de la planete ce serait le mouvement et l’énergie de l’eau qui court le long des bassins versants, s’infiltre partout, trouve toujours son chemin quoi qu’il arrive, jusqu’à l’immensité de la mer.
– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
Ça résonne avec ce que je tente de faire d’une pièce à l’autre.
À la différence peut être que je ne cherche pas à inventer ces ailleurs, mais à inventer des chemins dans le corps pour me souvenir qu’ils existent.
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrait accompagner l’univers du spectacle ?
We’re all water de Yoko Ono, dont je fais une reprise/un détournement dans Chansons Mouillées.
L’univers musical de Valentina Magaletti, la voix de Keeley Forsyth, les chansons de Colette Magny, Ivor Cutler ou Kae Tempest.
La musique dans le cinéma de David Lynch.
Mon grand-père clown magicien, Claude Cahun, Kazuo Ohno, ou Valeska Gert, sont des fantômes qui m’accompagnent.