Rencontre avec le Collectif Mind The Gap


Il y a dix ans, à la sortie de leurs études au Conservatoire d’Orléans, iels ont choisi de se constituer en tant que collectif : par volonté politique d’une part, mais aussi parce qu’iels croient que ce mode de création ouvre des portes vers des univers artistiques singuliers. Iels écrivent leurs spectacles essentiellement à partir du plateau, en prenant pour point de départ une thématique, une question qui les brûle, un élément de décor, un costume… Dans leurs différentes créations (Tonnerre [dans un ciel sans nuage] en 2015, Le Mariage de Gombrowicz en 2017, J’aurais mieux fait d’utiliser une hache en 2021), iels s’amusent à jouer avec les codes de la représentation et les frontières ténues entre interprète et personnage, fiction et réalité. Au fil de leurs spectacles, iels développent une esthétique de la “fabrique”, dévoilant et détournant les éléments du plateau afin de raconter, à vue, des histoires. Avec autodérision, parfois tendres, parfois cruel·le·s, iels se mettent en scène en train de faire spectacle, en souhaitant que leurs représentations soient pour le public des moments de rassemblements jouissifs, décalés et poétiques.

On aime beaucoup embarquer les spectateur·ices dans cette exploration avec nous, qu’iels soient toujours complices de nos facéties pour invoquer un peu de joie là où elle se fait rare en ce moment.

Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?

En 2023, Stéphane Moquet, directeur du Théâtre et Cinéma Georges Simenon, nous a proposé de candidater à un appel à projet « Écritures et créations théâtrales jeunesse » du département Seine-Saint-Denis. Il s’adressait à des binômes mise en scène / écriture. Très vite, nous avons voulu proposer à Théophile Dubus, auteur·ice de plusieurs pièces à destination du jeune public et metteur·euse en scène (compagnie Feu un rat !), de participer à ce projet. Nous connaissions bien le travail de Théophile — d’ailleurs, c’est une copaine de longue date que nous avons rencontrée lors de nos études théâtrales à Orléans. La porosité entre nos différentes esthétiques théâtrales nous a paru évidente. Théophile nous a donné le choix de créer une pièce soit sur les extra-terrestres (ça aurait été génial aussi), soit sur les univers parallèles, deux thématiques qui passionnent Théophile depuis longtemps. Notre choix s’est porté sur les univers parallèles, les voyages entre les mondes et entre les réalités : ça nous a paru être un thème formidable et émancipateur, tant sur le plan de l’imaginaire que sur le défi théâtral que ça pouvait représenter.

Qu’est-ce qui vous met en mouvement aujourd’hui, dans votre pratique artistique ?

Créer des moments de rassemblements poétiques, jouissifs et décalés. L’esthétique de la fabrique, se mettre en scène en train de faire spectacle. Jouer sur le glissement constant entre celleux qui manipulent le dispositif théâtral et celleux qui incarnent les situations ou les figures fictionnelles. Ce décalage, cette espèce de vertige parfois, c’est ce qui nous permet à la fois de toujours questionner ce qu’on donne à voir et d’entrer en complicité avec le public. C’est ce qui donne naissance au rire, qui vient toucher à un endroit de l’enfance aussi. Il y a cette jubilation à se retrouver tous·tes les cinq pour jouer et créer de nouveaux univers. L’endroit de la fabrique tient aussi à notre amour des objets, des petits trucs, des petites machines théâtrales qui se décalent — un peu comme quand on se retrouve dans un grenier, enfant, et qu’on assemble des objets qui tout d’un coup se transforment pour devenir un vortex permettant de passer dans un autre univers. Retrouver cet endroit presque artisanal dans nos pratiques théâtrales. C’est aussi ramener du poétique et de l’imaginaire sur ce que nous pourrions considérer comme banal ou quotidien. On aime beaucoup embarquer les spectateur·ices dans cette exploration avec nous, qu’iels soient toujours complices de nos facéties pour invoquer un peu de joie là où elle se fait rare en ce moment.

Y a-t-il des lieux qui vous inspirent ou qui influencent votre création ? Si oui, pourquoi et comment ?

Réponse hyper bateau, mais en réalité nous ne sommes jamais aussi créatif·ves que quand nous sommes en salle de répétition, qu’on pioche dans une banque d’objets récupérés et apportés en suivant nos premières intuitions, souvent sans savoir si ça nous sera vraiment utile. Il y a une espèce de « bac à sable » créatif et joyeux qui se met en place, et les premières lignes du spectacle se dessinent. Après, comme nous sommes cinq à la mise en scène, nous avons chacun·es nos sources d’inspiration : que ce soit un lieu ressource, un musée, un cinéma, ou même sous sa douche ! On glane tous·tes à des endroits différents. Puis on vient mettre en commun ce qui nous a traversés, on le partage et on voit si ça résonne pour les autres ou non.

Avez-vous déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?

Nous avions créé, pour un de nos précédents spectacles — J’aurais mieux fait d’utiliser une hache (spectacle hommage au cinéma de genre de l’horreur) —, une déambulation horrifique au Théâtre du Safran à Amiens. C’était une déambulation dans les couloirs du théâtre où nous nous étions approprié chaque espace avec l’idée de traverser à chaque fois une facette du genre de l’horreur (du gore au surnaturel, du psychologique au thriller, etc.). Puis, pour l’ouverture de saison 2023 du TU, nous avions créé une petite forme déambulatoire en lien avec notre dernier spectacle Pour que l’année soit bonne et la terre fertile, un spectacle avec de grandes créatures poilues. D’une manière générale, explorer des espaces où les gens sont en mouvement nous plaît, et ça porte un autre regard sur les lieux qu’iels arpentent. Cependant, notre endroit de création est souvent le théâtre. Avec J’étais parti.e, pardon (dans un autre univers), c’est la première fois qu’on s’essaye à ce format dans une salle de classe, et il y a quelque chose de très excitant à retravailler un spectacle existant pour l’adapter dans un autre lieu. D’autant plus que ce spectacle se passe dans une école — jouer dans les écoles semble donc presque aller de soi, et vient ajouter une nouvelle dimension métathéâtrale à une pièce qui l’est déjà. Un petit vertige. C’est aussi pour nous l’occasion d’aller à la rencontre d’un public qui n’aurait pas forcément poussé la porte d’un théâtre, et de peut-être donner envie aux enfants d’y amener leurs parents — qui sait ?

Si oui, en quoi ces propositions « hors les murs » transforment-elles votre manière de créer ?

Nous aimons le « spectaculaire » en ce sens que nous aimons jouer avec tous les éléments techniques que procure la « boîte noire » : effets de lumière, de son, de fumée, etc. Imaginer une version du spectacle sans ces outils-là nous a poussé·es à déployer d’autres approches du spectaculaire, en jouant encore plus avec les objets scéniques, en s’amusant à les transformer et en cherchant à créer l’effet « wow » autrement. Il y a quelque chose de très ludique à chercher tout ça, à amener du poétique là où on ne l’attend pas.

– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?

On partirait d’ici, là, maintenant. Prenez la porte, passez le seuil et… on bascule dans le vortex vers un autre univers. Un autre. Et un autre. Et encore un autre. Quant à la destination, à vous de nous dire si vous préférez continuer vos explorations ou revenir à votre point de départ.

Qu’est-ce que vous évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?

C’est faire un pas de côté. Imaginer notre monde, questionner ce qu’on n’avait jamais remis en question avant — une chose très grande ou très petite —, la transformer, et regarder ce que ça donne comme nouvel « ailleurs ».

Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourraient accompagner l’univers du spectacle ?

La question n’est pas simple ! Si c’était une musique, ce serait Escape From New York de John Carpenter. Si c’était un livre, il y aurait forcément Max et les Maximonstres, et peut-être À la Croisée des mondes. Si c’était un film… Spider-Man: New Generation et Across the Spider-Verse, évidemment — mais aussi Retour vers le futur, parce qu’on a grandi dans la pop culture des années 90-2000.