Jean Le Peltier est comédien et metteur en scène. Il écrit ses propres pièces depuis 2014. Son travail explore les complexités invisibles du réel et des interactions humaines en utilisant des jeux narratifs singuliers, cherchant aussi à révéler du grandiose dans le banal et le simple. Fondateur en 2016 de la compagnie belge Ives & Pony et en 2019 de la compagnie Grand lointain, il crée des univers théâtraux immersifs explorant la vulnérabilité humaine face à l’incompréhension.

J’ai décidé d’appuyer le spectacle, entre autre, sur ce type d’illustrations,
ces caractéristiques invisibles et même passablement incompréhensibles
de notre monde physique, qui pourtant, par analogie avec le cours
de nos existence, nous parlent un peu.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
Disons que l’intuition première, c’est de m’interroger sur notre rapport tant à la culpabilité qu’à la peine. C’est arrivé via pleins d’évènements différents, mais notamment par la mort de mon père qui s’est suicidé. Ça a été l’occasion de vivre cruellement, entre autres, ce sentiment bizarre qui nous arrive parfois quand une fatalité nous tombe dessus, à savoir qu’on ne peut s’empêcher de se dire que si on avait agi différemment — si on avait eu d’autres mots, si avait eu d’autres gestes dans le présent qui a précédé la catastrophe, tout le réel aurait été différent — alors le drame aurait été évité et la douleur nous aurait été épargnée.
Cette idée est très tentante et en même temps vertigineuse parce qu’elle engage alors chaque secondes de notre présent comme pleinement responsable de notre futur.
Et puis au hasard de mes lectures, notamment de vulgarisation scientifique sur la lumière, j’ai lu que, alors que l’on perçoit la lumière comme allant dans une seule direction, en fait, à chaque instant elle se dirige dans toutes les directions à la fois. Chaque particule de lumière a une sorte d’aiguille qui tourne en route et elle arrive avec son aiguille pointant dans une direction précise. Là où les particules arrivent avec des aiguilles alignées, leurs contributions s’additionnent et c’est là qu’on a des chances de voir la lumière.
Ce genre d’illustration de la multitude des possibles à chaque instant et d’un renforcement par l’addition me plaît beaucoup. Un sorte de non-fatalité et de champs des possibles toujours ouvert à chaque instant.
J’ai décidé d’appuyer le spectacle, entre autre, sur ce type d’illustrations, ces caractéristiques invisibles et même passablement incompréhensibles de notre monde physique, qui pourtant, par analogie avec le cours de nos existence, nous parlent un peu.
– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?
Les conflits, les problèmes et les questions. Tout ce qu’on ne résout pas, tout ce qui est sous nos yeux mais qu’on ne sait pas exprimer.
– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ?
Les endroits où il n’y a personne comme les endroits où il y a trop de monde. Et puis peu importe le lieu, marcher dans ce lieu.
– As-tu déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?
Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ?
Le terme « hors les murs » est très séduisant et très joli. Il sonne comme « en liberté ». Pour en avoir en avoir fait l’expérience, c’est en fait de mon point de vu une rencontre brutale avec la réalité. Alors que le spectacle est une tentative de nous dé-réaliser, « hors les murs » se traduit concrètement, pour moi, par le vent qui fait tomber les décors, par quelqu’un qui décide de passer la débroussailleuse, par un excrément canin qui se glisse entre mes orteils nus au début d’une représentation.
Hors les murs c’est une bataille, parce que le théâtre ou la danse ou la musique c’est quand même une petite alcôve, une soustraction à la réalité. Ma manière de créer pour ce genre de format c’est la mise en robustesse de toutes mes propositions pour qu’elles résistent aux aléas du dehors, en me disant que de toutes façons ça va secouer, parce que la réalité est une iconoclaste, elle ne respectera jamais le délicat agencement des sensations que l’on a préparé. Et c’est de bonne guerre, parce qu’on fait des spectacles précisément pour la mettre de côté.
– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?
On descendrait d’un volcan. On partirait des zones hostiles des paroies d’un volcan sans végétations et sous la pluie et on arriverait à la mer.
– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
S’apercevoir qu’on vient de rêver pendant dix minutes sans s’en être rendu compte.
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?
Trois livres.
Les habitantes de Pauline Peyrade
L’Opoponax de Monique Wittig
Lumière et Matière de Richard Feynman