Depuis 2005, Antoine Defoort fait de la futurologie artisanale, connecte des idées pour voir ce que ça donne et fabrique des spectacles en espérant atteindre un excellent ratio fun / interesting.
Il apprécie particulièrement la compagnie des métaphores, avec lesquelles il entretient des relations qui ne sont pas sans rappeler celles de Blanche-Neige avec les animaux de la forêt, vous savez, quand elle va étendre son linge en sifflotant et que les petits oiseaux et les petits lapins lui portent joyeusement assistance.
Il a conçu ou co-conçu des projets variés dans lesquels il a essayé de faire de la musique avec des ballons de foot et des paysages (CHEVAL – 2008), de jouer à tout réinventer depuis le début (Germinal – 2012), d’imaginer les droits d’auteur comme si c’était un massif montagneux (Un faible degré d’originalité – 2016) ou d’exploiter la magie paradoxale pour renouveler les modalités du débat démocratique (Elles Vivent – 2021).

J’ai l’espoir de rencontrer de chouettes idées dans la forêt et de réussir à fabriquer de chouettes formes qui puissent véhiculer ces chouettes idées.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
J’ai l’impression qu’il y a en général une multiplicité de premiers “trucs » (gestes, images, intuitions), et que ça correspondrait plutôt à une myriade de petit ruisselets qui prennent leur source à plusieurs endroits et à divers moments,
grossissent un peu chacun de leurs côtés et puis confluent pour (hopefully) former une sorte de chouette rivière, ou encore (attention, changement de métaphore) à pleiiiiin d’idées qui poussent dans un grand potager, et qui pour la plupart s’étiolent, se fânent, se gâtent, se font supplanter par les mauvaises herbes ou bouffer par les parasites, mais heureusement quelques unes, plus vigoureuses, mieux adaptées au climat, parviennent à bien pousser, à se trouver les unes les autres, à enchevêtrer leurs vrilles, à se renforcer mutuellement pour faire un truc qui finit par (hopefully) tenir debout.
Ah bah c’est malin parce que je me suis laissé emporté par les métaphores et j’ai toujours pas répondu à la question. Je pourrais peut-être vous citer trois de ces petits ruisselets (hop là je suis reparti sur la métaphore fluviale, suivez un peu).
D’abord, la méthode itérative. (En fait c’est rigolo comme parmi les centaines de ruisselets qui concourent à faire une rivière, y’en a un, pourtant initialement aussi misérable et anecdotique que les autres, qui aura, on sait pas toujours bien
pourquoi, le privilège de donner son nom au gros truc. Genre, la Loire. Elle fait pas la maligne, la Loire, quand elle n’est encore qu’un ruisselet. Bon bah pour ce spectacle c’est la méthode itérative).
J’ai trouvé ça dans un livre de game design (The Art of Game Design, de Jesse Schell), un ouvrage assez complet qui décrit par le menu tous les outils et les méthodes à appliquer quand on veut concevoir un jeu. Dans ce livre, le chapitre 8
est consacré à cette méthode à la fois ancestrale et révolutionnaire qui aide à éviter la perfide inhibition qui nous fait repousser indéfiniment le passage à l’acte de fabrication de la forme de nos idées parce que ça fait grave flipper et qu’on a toujours l’impression que ça va être nul, ou en tout cas, moins bien que quand c’est juste dans notre tête.
C’était décrit peu ou prou en ces termes et j’y ai trouvé un fort écho avec ma pratique de theater-maker, et une description assez fidèle des pièges dans lesquels je m’étais maintes fois débattu, et dès lors j’ai voulu partager ça avec mes paires, afin d’offrir à qui voulait des éléments méthodologiques qui me paraissaient salvateurs.
Sinon, longtemps avant ça, il y eut ma rencontre avec des concepts présentés par Edgar Morin (paix à son âme) dans le tome 4 de La Méthode : « Les Idées, leur habitat, leur moeurs, leur organisation« .
Quel rapport avec la choucroute me demanderez-vous ? Bah c’est qu’il nous invite à envisager les idées comme des créatures vivantes avec qui on est constamment en relation, et que ça a changé pour toujours la façon dont je relationne avec elles, et en particulier ma façon de gérer la transition concept => forme, qui est un moment vraiment crucial de la vie des idées, et qui est pile le sujet de la méthode itérative.
Encore un autre ruisselet, c’est ma passion pour les métaphores, et plus particulièrement pour l’une d’entre elle que j’ai rencontré en marchant dans la forêt, et qui m’a paru tout à fait ravissante mais aussi fort à propos pour décrire le
fonctionnement de la perfide inhibition et présenter les pistes pour la déjouer, c’est la fameuse métaphore de l’espace inter-cérébral 🚀, que je passe pas mal de temps à détailler dans le spectacle.
– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?
J’ai vu l’autre jour un chouette spectacle d’une compagnie mexicaine, et une des auteurices expliquait que la principale raison pour laquelle elle faisait des spectacles, c’était l’espoir. Je me suis dit « ah c’est bien dit, moi aussi je voudrais dire ça ». Je suis quand même vraiment bien mu par l’espoir.
J’ai l’espoir de rencontrer de chouettes idées dans la forêt et de réussir à fabriquer de chouettes formes qui puissent véhiculer ces chouettes idées. J’ai l’espoir que des gens partagent mon enthousiasme pour ces formes et ces idées, j’ai l’espoir qu’iels puissent les partager à leur tour, j’ai l’espoir que peut-être à un moment, après avoir ricoché plein de fois à plein d’endroit, ça contribue à faire un peu changer les choses pour le meilleur.
J’aime bien la science-fiction (cf. plus bas) et récemment j’ai lu un livre qui m’a bien plu (cf. dernière question), et dont j’ai lu sur internet qu’il était caractérisé par son style « hopepunk ». Le hopepunk c’est une variante du cyberpunk mais avec de
l’espoir à la place du cyber. Wikipedia nous dit « Les œuvres de ce sous-genre traitent de personnages qui luttent pour un changement positif, en coopérant avec une solidarité et une bienveillance radicales pour apporter des solutions
communautaires aux problèmes. »
Beh allez mais franchement je crois que j’aimerais bien faire des spectacles un peu hopepunk en fait.
– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ?
La forêt, peut-être parce que j’ai souvent l’impression que c’est une assez bonne réplication de mon espace mental : y’a des trucs qui poussent, ça a tendance à me ravir mais c’est pas très bien rangé, on peut suivre des chemins, parfois on se
perd, parfois on se retrouve, j’aime bien.
– As-tu déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ?
Bah un peu mais en fait pas vraiment, et pour tout dire j’aime encore assez bien le confort du théâtre, en termes purement pratique : y’a de l’espace, des multiprises, des enceintes, plein d’endroits pour accrocher de la lumière ou d’autres trucs, c’est vraiment très pratique. Bon mais j’aimerais quand-même vraiment bien essayer de faire ça dans la forêt un jour.
– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
Ah beh j’ai envie de dire, d’office : la science-fiction, dont je suis un grand amateur (cf. plus haut), notamment parce que j’ai l’impression que le principe général de la SF c’est de jouer à un jeu duquel je suis également friand pour fabriquer des spectacles, c’est celui du « et si / ou pas », qui consiste à soit observer comme les choses se passent, à ajouter des « ou pas », soit à se poser des questions commençant par « et si ».
Du genre :
« Les spectateurices font face à la scène (ou pas) »
« On présente le spectacle dans l’ordre dans lequel il est écrit (ou pas) »
Ou encore :
« Et si les spectateurices étaient rémunérées pour venir au théâtre ? »
« Et si tout le spectacle tenait dans une boîte que les gens pouvaient emporter à la maison ? »
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?
J’ai toujours envie de citer Edgar Morin dans ces cas là, quel que soit le projet dont on parle, parce que ce que j’ai compris de sa théorie des idées irrigue ma pratique depuis 15 ans, mais là je l’ai déjà fait à la première question donc on va peut-être se calmer un peu.
Sinon, j’ai bien envie de vous parler de ce bouquin de science-fiction qui s’appelle « The long way to a small, angry planet » de Becky Chambers, traduit en français sous le titre « L’espace d’un an », qui est celui auquel je fais référence dans la deuxième question en parlant du genre « hopepunk ».
Science-fiction + bonne ambiance = 🩷
Il y a l’album « Music for 18 musicians » de Steve Reich, c’est peut-être un poil tiré par les cheveux mais je trouve qu’il y a vraiment quelque chose de l’ordre l’itération dans la construction des phrases musicales avec ce motif répétitif qui évolue et se transforme, et je me demande si c’est une des raisons qui fait que ça me plaît autant.
Pour ce qui est de l’aspect « la communication c’est galère », le bouquin de Daniel Kahneman « Système 1 système 2 » est à la fois super agréable à lire et tout à fait édifiant sur la façon dont fonctionne notre cerveau, sur les illusions cognitives dont on est souvent victimes alors qu’on s’en rend même pas compte (en gros : parfois on se plante, alors qu’on est convaincue d’avoir raison). Il donne mille exemples croustillants qui enfoncent le clou, c’est une sorte de joyeuse inviation à l’humilité permanente, à la fin on a vraiment envie de distribuer des casquettes « en fait j’en sais rien » à tout le monde, mais en particulier à ceux et celles qui font des débats politiques à la télé.
Et sinon vous savez quoi je pense qu’on pourrait parler du genre « roguelike » en jeu vidéo, parce que là pour le coup la pratique itérative est au coeur du l’expérience ludique.
Pour celleux qui connaissent pas, le roguelike (qu’on appelle comme ça d’après le jeu « Rogue » en 1980, qui a un peu posé le principe), c’est un genre de jeu où chaque niveau est généré aléatoirement (en gros : on fait jamais le même
parcours), et quand on meurt, on recommence du début. Donc le principe même du jeu suppose de recommencer encore et encore et peu à peu on va réussir à aller de plus en plus loin parce qu’on acquiert une connaissance des mécaniques et on affine notre stratégie. C’est tout bonnement une application vidéoludique de la méthode itérative. Et du coup, j’aime bien.
Mes favoris sont :
– Inscryption (un roguelike en mode jeu de carte mais avec une superstructure narrative un peu flippante vraiment bien foutue et des plot twists pas possibles, je vous le recommande chaudement)
– FTL (c’est dur mais c’est bien, quand on arrive à battre le boss final après la 63ème tentative c’est intensément satisfaisant. En plus y’a plein de vaisseaux spatiaux)
– Blue Prince (un des phénomène ludique de l’année 2025, c’est un mix chelou entre roguelike et résolution d’énigmes, j’ai trouvé ça super mais faut vraiment aimer se casser les dents sur une énigme et devoir faire 17 runs pour réussir à la résoudre.)
– Hades, classic roguelike bien foutu.
– Bon sinon y’a Slay the Spire ou Dead Cells qui sont souvent cités, mais j’ai moins accroché.
Ah et y’a Outer Wilds, alors ça c’est pas du tout un roguelike dans le sens où le « monde » est stable, il ne change pas à chaque fois, mais y’a un twist narratif malin qui nous fait refaire la boucle sans cesse et donc l’histoire se construit en accumulant des couches successives, c’est vraiment super. Mais il faut s’accrocher au début parce qu’on comprend rien. Accrochez-vous. D’ailleurs je sais pas si je le recommanderais à un·e totale débutante en jeu vidéo, ça risque
d’être trop déconcertant. Commencez par « A short hike » et après peut-être vous pourrez faire Outer Wilds.
J’aimerais bien aussi vous convaincre de jouer à un de mes jeux favoris, « The Witness », en expliquant pourquoi ça a grave à voir avec l’itération, mais j’ai dépassé ma limite de mots.