Rencontre avec Olga Dukhovna



Olga Dukhovna recycle la danse comme d’autres recyclent les objets : elle récupère, transforme, détourne. Née en Ukraine, formée à P.A.R.T.S. (Bruxelles) et au CNDC à Angers, elle s’installe ensuite en France pour collaborer avec Boris Charmatz. Ses pièces Korowod, Hopak, Crawl déconstruisent des danses traditionnelles pour en révéler la charge politique, tandis que son Swan Lake Solo, créé dans sa chambre pendant le confinement, a connu une portée internationale.
En 2025, elle entame une recherche sur le « recyclage juridique », qui aboutira à une pièce de groupe en 2027, Danse Légale. Olga Dukhovna a été lauréate de la Bourse DanceWeb (Autriche), de la plateforme Aerowaves (Dublin) et du concours Danse Élargie (Paris).

Je me donne toujours le défi de créer une pièce qui peut exister toute seule, avec seulement un corps, de la musique et parfois du texte.

– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?

Ce projet est né dans ma tête au moins 5 ans avant de se matérialiser, pendant le confinement plus précisément.
Je m’ennuyais et je postais sur Instagram des conférences d’environ une heure. Je choisissais simplement des thèmes qui m’intéressaient et j’en parlais en montrant des exemples. Ça pouvait être plein de choses : la danse contemporaine et les enfants, la danse contemporaine et la mode, la danse contemporaine et la voix…  Puis un jour, j’ai fait une conférence qui s’appelait « La danse contemporaine et le plagiat ». Très concrètement, je me demandais: quelle est la différence entre recycler une œuvre, rendre hommage à quelqu’un, retravailler une chorégraphie ou tout simplement voler ?
Quand j’ai posté cette conférence, la réaction a été immense, beaucoup plus forte que pour toutes les autres. Tout le monde était en train de m’envoyer des histoires, des exemples, des extraits, des collages. Chacun avait quelque chose à raconter sur le sujet. Je me suis dit: « Waouh, c’est intéressant. Ça touche vraiment tout le monde. » Et puis je me suis dit: au lieu de faire ça sur Instagram en montrant des vidéos, pourquoi ne pas faire exactement la même chose sur scène ? Au lieu de montrer des exemples, je pourrais les danser moi-même. À partir de ce moment-là, la pièce était déjà dans ma tête.

– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?

Je m’intéresse à ce que j’appelle le recyclage chorégraphique. Je prends des gestes existants, je les vide de leur contexte d’origine, de tout ce qu’ils transportent symboliquement et esthétiquement, puis je remplis ce vide d’autres choses.
Ce qui me met en mouvement, c’est la question de ce qu’il reste d’un geste lorsqu’on le transforme, lorsqu’on le déplace dans un autre contexte, qu’on l’accélère, le ralentit, le compresse ou le décompose. J’essaie de voir ce que ces gestes peuvent devenir, où ils m’amènent, comment ils changent de sens et quelles nouvelles lectures ils produisent.

– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ? 

Je ne trouve pas directement mon inspiration dans les lieux. Par contre, quand je crée une pièce, je crée d’abord une version tout-terrain: pour l’extérieur, les musées ou l’espace public. Ensuite seulement, je l’adapte au plateau. Dans mes pièces, il n’y a jamais de décor. Il n’y a jamais de scénographie. Je ne m’intéresse même pas vraiment aux lumières. Je me donne toujours le défi de créer une pièce qui peut exister toute seule, avec seulement un corps, de la musique et parfois du texte. Mais rien qui la soutient de l’extérieur. Il faut que ça tienne tout seul. Et ça, ça me motive. Du coup, le lieu, la ville deviennent une sorte de décor pour la pièce. Comme je ne peux pas avoir un château en ruines sur scène pour recycler Le Lac des cygnes, je me mets devant un vrai château, devant un monument historique, dans un parking ou dans un parc. Et pour moi, c’est déjà dix mille fois plus intéressant qu’une black box.

– As-tu déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ? 

Oui, toutes mes pièces existent en version extérieur. 

– Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ? 

Moi, j’adore quand la danse sort des théâtres. Si je peux, je danse mes pièces même sans tapis de danse, sans plancher, directement sur le béton. Pour moi, ça devient tout de suite plus brut, plus réel. Il faut résister davantage. Il y a la fatigue, les sauts rebondissent moins. C’est moins propre, moins lisse. Du coup, c’est beaucoup plus ancré dans le réel, et c’est ça qui me plaît. Et puis, effectivement, il faut créer différemment, parce qu’on sait qu’à l’extérieur, le regard flotte davantage. On n’a pas ce «crédit de concentration»comme on l’a dans un théâtre. Il faut réfléchir à comment, tout de suite, je chope l’attention d’un spectateur, comment je le tiens, comment je le garde avec moi, parce que il y a plein choses autour. Et donc, ce jeu de vraiment choper le regard et de ne pas le laisser partir, ça devient, en fait, une partie de l’écriture.

– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ? 

On part d’une conférence universitaire et on arrive petit à petit à plonger dans la magie du spectacle. Ou, si on parle vraiment du lieu, moi je dirais qu’on part d’une salle universitaire, on en sort et on va dans une forêt magique.

– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?

On a vraiment cette chance incroyable avec notre métier, une chance qui est très, très rare. Notre travail, c’est de créer des mondes, en fait. Notre travail consiste tout le temps à créer des ailleurs. On crée des espaces, des états, des situations dans lesquels on peut plonger ensemble les interprètes et les spectateurs. Et c’est ça notre travail. Je trouve que c’est incroyable, mais c’est aussi une grande responsabilité.

– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrait accompagner l’univers du spectacle ?

Le Sacre du printemps de Stravinsky et Single Ladies de Beyoncé.
Vous ne voyez pas le lien ? Ben, venez voir le spectacle !