La compagnie Les Passantes, co-dirigée par Marion Jousseaume & Laura Morin, développe un travail de création chorégraphique tout-terrain, dans une volonté d’accessibilité et de partage. La recherche artistique prend racine dans des questions sociétales profondément en résonance avec les réalités sociales et culturelles contemporaines, avec une forte envie d’ouvrir des espaces de réflexion mutuels et de croiser les regards. Visant à rendre la danse accessible à toutes et tous, quels que soient l’âge, l’expérience ou le contexte social, la compagnie investit des espaces de diffusion non conventionnels et va à la rencontre de publics variés et parfois éloignés des circuits culturels. Au coeur du processus, il y a la rencontre : à travers des collectages de témoignages, des collaborations artistiques, des projets co-construits avec les travailleurs·euses du champ social et des temps de transmission à destination de public non-danseurs. Les Passantes tissent une toile nourrie de récits de vie et de questions sur le monde qui nous entoure, dans le but de rassembler, et d’imaginer ensemble des futurs joyeux.

Moustaches et pantalons deviennent le point de départ d’un jeu où les certitudes basculent, les rôles se déplacent, les frontières se brouillent, la pièce s’élance alors vers un espace festif et inclusif où chacun·e peut s’inventer librement.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
Ce projet est né au fil de longues discussions partagées, et du constat de l’ancrage des stéréotypes de genre et représentations sexistes dans les sociétés contemporaines. Nous avons ressenti le besoin de répondre aux représentations normatives liées au féminin et masculin qui, ancrées dans notre environnement, influencent les comportements, les manières d’être, de ressentir et d’entrer en relation. C’est un sujet universel et c’est pourquoi il était important pour nous de créer une pièce chorégraphique accessible au jeune et tout public pouvant susciter plusieurs lectures, et mettant en lumière les libertés et identités multiples.
D’ailleurs, l’une des premières intuitions a été celle de la scénographie et du costume comme troisième personnage. Nous voulions qu’il évolue avec nous tout au long du spectacle afin de questionner notre rapport aux apparences, aux représentations physiques et aux regards portés sur les corps. Les costumes réalisés par Cécile Jousseaume et le fil à linge présents dans le spectacle ont été un moyen pour nous d’amener du quotidien et de l’universalité, de permettre au public de s’identifier.
La première recherche gestuelle a été inspirée des iconographies de Jüne Pla dans Jouissance Club. Nous avons appris et reproduit les gestes de mains illustrés dans le livre, pour en créer une sorte de langue des signes. Puis, nous avons tuilé cette langue des signes sur un « Madison » revisité : nous souhaitions imaginer une danse populaire, communicative et sans tabous, pour valoriser l’idée de transparence, de libération des corps et de la parole.
– Qu’est-ce qui vous met en mouvement aujourd’hui, dans votre pratique artistique ?
Ce qui nous met en mouvement aujourd’hui, c’est l’envie de créer des espaces de rencontre et de dialogue à travers la danse. Nous avons à cœur de questionner les réalités sociales et culturelles contemporaines, et de les explorer par le mouvement avec humour et sincérité. Nous plaçons la joie au centre de notre démarche artistique, car elle est une source inépuisable de rencontre, de révolte et d’engagement.
– Y a-t-il des lieux qui vous inspirent ou qui influencent votre création ? Si oui, pourquoi et comment ?
Nous sommes particulièrement inspirées par les espaces publics et quotidiens. C’est un terrain d’observation vivant et passionnant où se révèlent les relations interhumaines et les dynamiques individuelles et collectives. Ce sont ces histoires qui inspirent notre geste chorégraphique : histoires de rencontres, de vies et de morts, de consentement, de vivre ensemble.
– Avez-vous déjà créé des formats de spectacles/rencontres en dehors d’un théâtre ? Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles votre manière de créer ?
Dès les premières recherches autour de Nos Réconciliations, nous avons souhaité créer un spectacle tout terrain adapté au plateau et aux espaces non-dédiés, parce qu’il nous tient particulièrement à cœur d’aller à la rencontre de public habitués et/ou plus éloignés des circuits culturels. Cette dimension « tout-terrain » est au centre des valeurs et volontés de la compagnie. L’in-situ permet de toujours nous poser la question de l’adresse, et nous ramène automatiquement dans le moment présent, là où l’on ne peut pas tricher, là où il faut composer sur l’instant avec les contraintes de sols, de lumières, de disposition du public. Nous aimons vraiment ces circonstances car elles rendent la pièce extrêmement vivante et authentique, elle se réinvente au fil des représentations.
– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?
Nos Réconciliations débute son voyage dans un tableau régulier, cadencé et symétrique. Moustaches et pantalons deviennent le point de départ d’un jeu où les certitudes basculent, les rôles se déplacent, les frontières se brouillent, la pièce s’élance alors vers un espace festif et inclusif où chacun·e peut s’inventer librement. Le chemin s’effectue main dans la main, bras dessus bras dessous, avec malice et légèreté.
– Qu’est-ce que vous évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
Cette expression résonne beaucoup avec Nos Réconciliations. Dans ce spectacle, « inventer des ailleurs » c’est lutter, aller au-delà. C’est créer des espaces où l’on peut expérimenter, prendre d’autres chemins que ceux qui nous sont habituellement proposés. C’est se donner la possibilité de multiplier les points de vues, de regarder le monde sous un autre angle et de rendre visible les faces cachées. Il s’agit pour nous de se libérer des normes sociales, de s’autoriser à être soi-même. C’est déconstruire le réel pour mieux le réinventer, et faire apparaître d’autres possibles.
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?
– Littéraire : Jouissance Club de Jüne Pla, car les iconographies ont fortement inspiré la gestuelle de Nos Réconciliations.
– Musicale : Vous êtes parfait.es, de Lucie Anthunes, pour sa présence dans la pièce.
– Théâtrale : Il Silenzio, de Pippo Delbono, car notre créateur lumière et régisseur général Florian Laze nous a dit un jour que l’univers du spectacle lui faisait penser à celui de la mise en scène de cette pièce de théâtre.