Artiste franco-bolivien, danseur et chorégraphe, Huaskar Alcon est le fondateur de la Compagnie Mamani.
Descendant du peuple Aymara, il est né en France mais porte dans son corps la mémoire des Andes boliviennes.
À travers la danse, il explore une quête identitaire : relier ses racines indigènes à son présent d’artiste contemporain. Membre du groupe THE ROOKIES, double champion d’Europe et champion du monde de chorégraphie street dance, Huaskar s’est d’abord façonné dans l’univers du Hip Hop. Cette expérience fondatrice a ancré chez lui une vision du mouvement comme un acte collectif, né du partage, de la rigueur et de la fraternité. Peu à peu, le plateau est devenu pour lui un lieu d’exploration plus intime : un espace où l’énergie urbaine rencontre la profondeur du sacré.
Son travail croise aujourd’hui les danses urbaines, les danses folkloriques andines et les écritures contemporaines. Artiste pluridisciplinaire et explorateur du lien entre culture ancestrale et esthétique moderne, il puise dans les savoirs transmis, dans la mémoire des éléments, pour réinventer des formes vivantes. Il ne s’agit pas pour lui de ressusciter un folklore figé, mais de faire vibrer ce qui est déjà là, latent, dans le quotidien.
Ses collaborations témoignent de son éclectisme : Camille Yembe, Yamé, Pierre de Maere, Amir ou encore Gims ont fait appel à lui pour sa capacité à insuffler une émotion sincère, une physicalité habitée, une présence rare.
Ce qui frappe chez Huaskar Alcon, c’est cette lucidité douce d’un regard qui embrasse la fragilité du monde et qui choisit pourtant la beauté comme acte de résistance. Sa démarche est politique, non dans l’ostentation, mais dans l’affirmation que nos racines, nos gestes et nos silences ont un sens. Chaque œuvre devient ainsi une invitation à réenchanter le monde, à retisser le lien entre l’humain et le vivant. Entre ombre et lumière, Huaskar Alcon tisse un récit : celui d’un artiste qui danse pour comprendre, pour guérir, et pour transmettre.

Je danse pour donner du sens à mon identité, à mon histoire.
– Comment est né ce projet ? Quel a été le premier geste, la première image ou intuition à son origine ?
Je pense que ce projet est né de ma rencontre avec un masque : celui de la Diablada. La Diablada est une danse folklorique bolivienne qui se pratique pendant les carnavals et les grandes fêtes populaires en Bolivie. La première fois que j’ai rencontré ce masque, j’avais trois ans. J’ai immédiatement été fasciné par lui. Je le trouvais magnifique. Contrairement à beaucoup d’enfants, il ne me faisait pas peur, alors même qu’il représente, dans cette danse, la figure du diable. En grandissant et en faisant mes propres recherches, j’ai découvert que ce masque ne représentait pas uniquement le diable au sens occidental du terme. Il est aussi lié à une divinité andine appelée El Tío, protecteur du monde souterrain et figure encore présente aujourd’hui à l’entrée des mines boliviennes. Tout est parti de là : de ce masque, de sa symbolique et surtout de sa double identité. Cette dualité résonne profondément avec ma propre identité franco-bolivienne, et c’est devenu le point de départ de SUPAY.
– Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui, dans ta pratique artistique ?
Aujourd’hui, ce qui me met en mouvement, c’est la recherche du sens du mouvement. Je crois que je danse pour essayer de comprendre pourquoi l’humanité danse, mais aussi pourquoi moi, personnellement, j’ai besoin de danser. Je trouve beaucoup de réponses à travers mes origines et à travers les recherches que je mène autour de l’histoire, des rituels andins et des traditions folkloriques boliviennes. Plus j’avance dans cette exploration, plus j’ai l’impression que le mouvement devient une manière de relier quelque chose de très intime à quelque chose de plus collectif et universel.
Je danse pour donner du sens à mon identité, à mon histoire, mais aussi à celle des personnes qui m’accompagnent dans ce projet. Je crois que je suis en quête de sens à travers le mouvement. Et cette quête me pousse constamment à apprendre, à comprendre davantage et à chercher des émotions plus profondes à transmettre.
– Y a-t-il des lieux qui t’inspirent ou qui influencent ta création ? Si oui, pourquoi et comment ?
Dans l’histoire que nous racontons dans SUPAY, tout se déroule dans une mine. Les mines que j’ai visitées en Bolivie influencent donc énormément ma création, autant par leur espace physique que par la sensation qu’elles provoquent : l’oppression, l’obscurité, l’absence de lumière naturelle, la sensation d’être enfermé sous terre. La première fois que je suis entré dans une mine, j’ai beaucoup pensé à mon grand-père, qui a travaillé toute sa vie dans les mines boliviennes et qui a même été président du syndicat des mineurs de Bolivie. Toute une partie de son existence s’est construite dans cet environnement. Cette visite m’a aussi fait réaliser le chemin parcouru par mon père, qui, en quittant ces conditions de vie, nous a permis d’avoir un autre futur. La mine est donc devenue une source d’inspiration très importante pour SUPAY. Pas dans l’idée de recréer une mine de manière réaliste sur scène, mais plutôt d’en recréer la sensation émotionnelle :
la tension, l’enfermement, le danger, mais aussi tout ce que ces lieux portent humainement.
– As-tu déjà créé des formats de spectacles / rencontres en dehors d’un théâtre ? Si oui, en quoi ces propositions “hors les murs” transforment-elles ta manière de créer ?
Oui, il existe une version hors les murs de SUPAY : un solo autour de ce personnage masqué qui quitte l’univers de la mine, représenté dans la boîte noire du théâtre, pour aller directement à la rencontre des gens. Cette forme est devenue un véritable terrain d’exploration pour moi. Elle me permet de continuer à découvrir le corps du personnage, sa manière d’exister, mais aussi la façon dont il entre en relation avec les autres et comment il est perçu selon les publics, les générations ou les espaces. Il y a une proximité avec le public qui est très différente de celle du théâtre. Sur scène, une certaine distance existe naturellement. Dans les performances hors les murs, cette distance disparaît presque entièrement. Le personnage accumule alors des expériences, des tensions, des réactions humaines très directes. Et tout ce vécu nourrit ensuite le travail de plateau. J’ai l’impression que ces performances permettent au personnage de se charger émotionnellement avant de revenir dans l’espace du théâtre avec quelque chose de plus vivant, plus brut et plus incarné.
– Si ce spectacle était un déplacement, d’où partirait-on et où arriverait-on ?
Si ce spectacle était un déplacement, je pense que ce serait un déplacement de l’extérieur vers l’intérieur. La première rencontre avec le personnage passe beaucoup par son apparence. Le masque intrigue immédiatement. En France, on n’a pas l’habitude de voir ce type de figure. Il est grand, rouge, impressionnant, avec des cornes. Il attire le regard presque instinctivement. Mais peu à peu, j’aimerais que le regard du spectateur se déplace. Qu’il cesse de regarder uniquement ce à quoi le personnage ressemble pour commencer à ressentir ce qu’il porte intérieurement. Le masque devient alors une porte d’entrée vers quelque chose de plus intime, plus humain. Et je crois que ce déplacement ne concerne pas uniquement le personnage, mais aussi le spectateur lui-même : partir d’une fascination extérieure pour aller vers quelque chose de plus intérieur, plus personnel, presque introspectif.
– Qu’est-ce que t’évoque l’expression suivante : Inventer (des) ailleurs ?
Pour moi, “inventer des ailleurs”, c’est inventer des mondes. Des mondes imaginaires, mais qui permettent aussi d’habiter les autres autrement et peut-être même de se découvrir soi-même différemment. J’ai l’impression que nous portons tous des ailleurs à l’intérieur de nous : des images, des sensations, des rêves, des peurs, des paysages mentaux. Dans mon travail, j’essaie de partager cet ailleurs qui existe constamment dans ma tête et de le rendre palpable pour un public.
La danse me permet justement de rendre visible quelque chose qui, au départ, est invisible, intime ou imaginaire.
– Quelle(s) œuvre(s) (musicale, littéraire, cinématographique) pourrai(en)t accompagner l’univers du spectacle ?
Musicalement, je pourrais inviter à écouter l’Anthologie 1 de Cergio Prudencio, compositeur et chef d’orchestre bolivien. Son travail autour des instruments andins, des vents et des percussions me touche particulièrement. Il y a dans sa musique quelque chose de très ancestral, très organique, qui résonne profondément avec l’univers de SUPAY. Je pourrais aussi citer le projet musical MAMANI de ma petite sœur, Amankaya Alcon, qui joue un rôle fondamental dans cette pièce puisqu’elle participe également à sa création musicale. Son univers nourrit énormément l’identité émotionnelle du spectacle.
L’œuvre littéraire qui m’accompagne beaucoup en ce moment est le journal intime de Frida Kahlo. J’aime la manière dont elle met à nu ses émotions à travers l’écriture, les dessins et les croquis. On a l’impression d’assister à un processus de création permanent, extrêmement intime et sincère.
Cinématographiquement, je pense immédiatement au film The Color of Pomegranates de Sergei Parajanov. C’est une œuvre très contemplative, où beaucoup de choses passent par les images, les silences, les lenteurs et les symboles. Le film prend le temps de laisser ressentir les choses plutôt que de les expliquer, et c’est une approche qui m’inspire énormément.