5 questions à Sonia Desmoulin


Sonia Desmoulin‑Canselier est une juriste française et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rattachée au laboratoire Droit et Changement Social à Nantes Université. Après un doctorat en droit à Université Paris 1 Panthéon‑Sorbonne, elle a rejoint le CNRS en 2007. Ses travaux portent sur les relations entre le droit et les avancées scientifiques et technologiques, notamment dans les domaines de la bioéthique, des neurosciences et des innovations biomédicales. Ses recherches visent à analyser comment le droit s’adapte aux transformations liées aux progrès scientifiques.

– Comment pouvez-vous décrire votre métier ? Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur les intelligences non-humaines ?
Je suis chercheuse en droit. Cela peut étonner, car on assimile souvent le droit à une somme de réponses et à des procédures complexes. Or, le droit est d’abord un discours d’une société sur elle-même et un ensemble de règles dont on se dote pour construire une identité collective et un vivre ensemble. Tout comme il est important d’étudier l’histoire pour comprendre le présent, ou de comparer différents modes de vie pour prendre conscience de la relativité des habitudes et de l’importance des choix, il est utile d’interroger le sens des lois et des décisions de justice (sur la forme comme sur le fond). Le droit révèle beaucoup de choses sur notre société, sur ses évolutions et sur ses résistances, sur nos choix collectifs et sur nos aveuglements plus ou moins volontaires.
Je suis venue à m’intéressée aux intelligences non-humaines en étudiant la manière dont le droit relatif aux animaux a évolué en intégrant certaines connaissances scientifiques, mais aussi en en ignorant d’autres. Je me suis demandée ce que le statut juridique de l’animal et la diversité des régimes juridiques applicables aux animaux révélaient de notre rapport aux autres vivants. Quelle place le droit faisait-il aux autres manières d’appréhender le monde ? Par la suite, ce sont les systèmes algorithmiques et leur façon de traiter l’information qui m’ont interpellée. Pourquoi parle-t-on d’intelligence artificielle ? Pourquoi imagine-t-on de créer des personnalités juridiques pour des robots dotés de systèmes évolutifs de traitement de l’information ?

– Quelle est votre définition de l’intelligence ?
C’est une question très difficile, car elle suppose de déterminer sur quel plan est attendue une réponse. Voulez-vous une réponse pour discriminer ce qui n’est pas intelligent ? Voulez-vous une réponse pour détecter ce qui peut remplacer l’humain ? Souhaitez-vous protéger les entités qui seraient dites intelligentes ou vous en défiez-vous ? Voulez-vous une réponse qui s’appuie uniquement sur le traitement de l’information en vue de résoudre un problème ou une réponse qui tienne compte de la dimension sensible de l’expérience du monde ? Esprit, compréhension, discernement, adaptation, résolution habile de problèmes… sont autant de synonymes pour ce mot complexe et polysémique.
Retenir une seule définition implique, à mon sens, de savoir pourquoi vous posez la question. En droit européen, l’intelligence artificielle a une définition depuis juin 2024, mais elle a été adoptée dans un objectif précis : encadrer le développement, la mise sur le marché, la mise en service et l’utilisation d’outils numériques présentant des caractéristiques spécifiques. Ce n’est pas une définition générale de l’intelligence artificielle, et a fortiori, ce n’est pas la définition de l’intelligence.

– Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d’existences plurielles. Quand vous entendez le mot « vivant », à quoi pensez-vous en premier ?
Je pense à la diversité et à la fragilité. Etre vivant ne dure qu’un temps, mais la vie s’exprime dans des formes multiples. Cette fragilité et cette diversité constituent des mystères que les humains feignent de maîtriser, mais qu’ils peinent à protéger ou à contrôler. Il leur faut sans doute encore (ré)apprendre à s’en émerveiller.

– Pour vous, le vivant est-il fragile ou puissant ?
J’ai répondu à la question précédente sans connaître la suivante. Et c’est le mot fragilité qui m’est venu spontanément. Peut-être parce que le droit a surtout affaire à la fragilité. Toutefois, les virus et les bactéries résistantes montrent que le droit est parfois fort dépourvu face à la puissance du vivant.

– Avez-vous une lecture/un film/une œuvre qui a nourri votre réflexion ?
Impossible de choisir. Les références sont trop nombreuses. Pour jouer le jeu des questions, je dirais La ferme des animaux de Georges Orwell, Les Animaux dénaturés de Vercors ou Le Langage de la meute d’André Alexis ; 2001, L’odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke, La France contre les robots de Georges Bernanos ou Klara et le Soleil de Kazuo Ishiguro.