Romane Nicolas est une autrice et performeuse en quête du biopouvoir qui lui a été dérobé. Issue du département d’écriture dramatique de l’ENSATT, elle est également dramaturge, pédagogue et bio-hackeuse. Son écriture est marquée par la comédie tragique et un langage singulier très inventif. Le théâtre et le rire, l’exagération à outrance, lui permettent de dénoncer des vérités actuelles sur notre société, sur les luttes de pouvoir et les contradictions de notre monde contemporain. Elle a fondé le Comité Collisions – comité de lecture dramatique en région Occitanie – ainsi que le Pôticha éditions.

– Quel a été le point de départ de ce spectacle ?
Nous sommes un collectif. Je vais prendre la parole depuis mon point de vue mais c’est seulement mes souvenirs mélangés. Au départ j’étais en résidence d’écriture à la Chartreuse et je bidouillais sur mon PC avec des LLM (des Large Language Model – comme ChatGPT en gros). Sauf que nous étions en 2017 et que ce n’était pas encore une technologie grand public : c’était un enfer de code et j’ai cramé mon PC en faisant ça ! Mais malgré ça, le sujet m’a passionné en tant qu’écrivaine. J’ai senti qu’il y avait de la perf à faire avec ça. Et puis OpenIA avant la bulle de l’IA avait sorti un playground pour tester leur technologie, ça s’appelait DaVinciText il me semble. Dès que c’est apparu, ça m’a semblé être le moment de créer cette perf, la technologie était accessible et inconnue. On allait pouvoir faire découvrir cette merveille et créer des textes incroyables. On était très loin de l’objet-monde actuel et j’ai pas eu le nez pour sentir la mégamachine qui respirait derrière ce bot nul qui savait tellement pas parler qu’il faisait de la poésie. J’ai rapidement discuté avec Cla Boyriven (qui est un bidouilleur de l’extrême et qui maîtrise le code bien mieux que moi) pour lui proposer qu’on fasse cette performance ensemble. En allant aux toilettes chez Cla, j’avais remarqué que dès qu’on allumait la lumière, la radio s’allumait également : en fait, toute la maison de Cla est remplie de petits robots arduino qui font sa domotique comme chez Wallace et Gromit, c’est une folie. Bref, Cla fabrique plein de robots en plus d’être un·e excellent·e comédien·ne ; je l’ai découvert à ce moment-là. Du coup, on s’est dit que ça serait super de faire cette performance et qu’il y ait plein de petits robots, qu’on puisse mettre en regard de la low-tech et de la high-tech. Et puis on a discuté avec Flor Paichard, on a rêvé des formes autour de la musique et avec Elio Jacquel pour penser la dramaturgie de tout ça. Collectivement, on a inventé un spectacle évolutif qui rassemble nos obsessions de nerds.
– En quoi ce spectacle t’as fait évoluer ?
Ce spectacle m’a fait évoluer en me radicalisant sur la question de la high-tech. Au fur et à mesure de nos recherches sur les LLM et de l’évolution de l’actualité, il me semble que nous sommes devenu·es de plus en plus néo-luddistes. Nous avons pris conscience bien plus fort que ce que nous savions déjà : l’ordinateur est l’outil préféré des dominants, il sert à exploiter, à ficher, à contrôler, à réprimer. Demain la télématique instaurera 1984, après-demain l’homme programmé, l’homme machine.
– Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d’existences plurielles.
Quand tu entends « vivant », à quoi penses-tu en premier ?
Quand je pense à vivant je pense à la division cellulaire et je me pose la question de ce que ça fait en terme de sensation d’être une cellule et de me déparer. Je pense également à la plante que j’ai chez moi et qui pousse vraiment très vite et qui est en fait une bouture. Et je me demande ce que ça fait d’être une bouture.
– Pour toi, le vivant est-il fragile ou puissant ?
Je ne suis pas une experte du domaine mais, pour moi, la vie est puissante. En tout cas, j’ai une pulsion de vie très puissante en moi. Je ne peux pas parler pour tout le collectif à ce sujet mais j’ai l’impression que le vivant est très vivace et s’en sortira… mais qu’en tant qu’espèce nous sommes fragiles et en danger.
– As-tu une lecture/un film/une œuvre qui a nourri ta réflexion ?
Machines in flames de l’internationale destructionniste, Terminator de Ridley Scott, et notre film Comment domestiquer les humains, la comédie musicale muette en film