5 questions à Mathilde Dantec


C’est dans l’exercice de sa fragilité, comme un état de mutation constante parce que nécessaire, que le vivant se manifeste comme puissant.

– Qu’est-ce qui t’as poussé à créer l’atelier Le Chant des Microbiotes 

Quelqu’un m’a écrit, dans une lettre qu’il m’avait envoyé, « un spectacle qui ne fait pas de musique n’existe pas ». Je ne sais pas d’où il tirait cette citation, elle était peut être de lui. Étrangement cette petite phrase m’est resté en tête depuis. J’ai fini par la transposer à tout un tas de choses, et finalement à mes recherches récentes sur les communautés symbiotiques avec lesquelles nous partageons nos corps humains. Les chiens, leurs corps de chien, les rats, leurs corps de rat et ainsi de suite. Ces unions se font et se maintiennent discrètement, en silence, ce qui rend leur réalité concrète difficile à saisir comme une condition même d’existence du vivant. Aussi, on parvient très peu à se figurer que les organismes microscopiques produisent du son à leur échelle, plus encore qu’ils sont susceptibles d’utiliser ces ondes pour transmettre des informations, s’organiser, se coordonner (il faut dire, à notre décharge, que les études à ce sujet sont encore récentes).
Ces jeux d’échelle, entre les mondes appréhendés par des vivants dont les canaux de perception diffèrent, me fascinent. Ils induisent l’emboîtement de plusieurs expressions simultanées d’un même environnement en autant de mondes inaccessibles d’un vivant à l’autre. Le Chant des Microbiotes est issu de tout ça, d’une curiosité pour une échelle de l’infra-monde dans laquelle on ne peut se projeter qu’au moyen des outils de l’imaginaire et des organes sensoriels dont nos corps humains sont pourvus.

– En quoi cette proposition est-elle centrale dans ton travail d’artiste, de performeuse, de chercheuse ? 

Mon processus de recherche repose en grande partie sur une méthodologie de la rencontre et de la collecte de matières – théoriques, narratives, expérientielles – qui nourrissent l’écriture de récits fictionnels, d’hypothèses de pensées. Ces matières peuvent être issues de pratiques universitaires, d’expériences intimes ou de représentations collectives sans que l’une de ces sources ne soit jamais hiérarchisée comme plus valable ou plus vraie qu’une autre : toutes constituent des formes de savoir équivalentes dans la justesse avec laquelle chacune rend compte d’un certain monde, situé et spécifique. Le Chant des Microbiotes, en tant que proposition d’atelier collectif, fait donc pleinement partie de ce processus. C’est un espace qui me permet en tant qu’artiste, ainsi qu’à celles et ceux qui y participent, de recueillir et de partager des imaginaires individuels, des savoirs situés à l’échelle de chacun·e.

Par ailleurs, je consacre beaucoup de temps à explorer la littérature scientifique, sous forme d’articles, d’extraits de thèse ou de livres. C’est un travail assez solitaire finalement. Je crois que le fait de retrouver l’autre par le biais de propositions comme Le Chant des Microbiotes me permet aussi de reprendre ma respiration avant de replonger dans la densité théorique des essais scientifiques.

J’ai aussi mis du temps à me rendre compte que mon travail présentait toujours une part non-négligeable d’humour, ou du moins de saugrenu. Je pense que le fait de se retrouver en collectif, pour chanter (ou simplement faire du bruit) en prenant pour partition une coupe transversale de l’épiderme participe de ce saugrenu qui me semble décidément assez indissociable de mon travail.

– Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d’existences plurielles. Quand tu entends « vivant », à quoi penses-tu en premier ?

Quand j’entends vivant, la première chose qui me vient ce serait un geste et une grimace : une sphère immense formée par les bras à s’en déboîter les épaules pour le geste et les joues gonflées pour la grimace. Mais puisque je répond à l’écrit, ce serait la notion de densité, de plein. Je ne fixerai pas une délimitation nette entre ce qui relève du vivant et du non-vivant, tous deux seraient également englobés dans ce plein. Je m’imagine une sorte de toile en trois dimensions dans laquelle on pourrait zoomer à l’infini sans jamais tomber sur le plus petit dénominateur commun (si je peux reprendre ici une expression mathématique), la dernière unité indivisible du vivant.

– Pour toi, le vivant est-il fragile ou puissant ?

Selon moi ces deux termes sont loin d’être antinomiques, au contraire. Je dirai que le vivant est fragile par nature parce que son émergence et son maintien reposent sur une organisation si complexe de facteurs si nombreux que la moindre variation, le moindre choc est susceptible d’en perturber l’équilibre. Mais c’est précisément dans la latitude avec laquelle le vivant se réajuste à ces fragilisations et ces ruptures, sans jamais revenir à un état antérieur, qu’il peut être qualifié de puissant. C’est dans l’exercice de sa fragilité, comme un état de mutation constante parce que nécessaire, que le vivant se manifeste comme puissant. Il m’est cependant difficile de le qualifier ainsi. La puissance, au moins dans son acception française, me renvoie souvent à une idée de dominance, d’ascendance arbitraire d’une entité sur une autre : une dynamique qui me semble relever d’avantage de l’expérience humaine que de l’expression globale du vivant.

– As-tu une lecture/un film/une œuvre qui a nourri ta réflexion ?

Étonnamment, je dirais Que ta joie demeure, un film mêlant documentaire et fiction de Denis Côte. Ça parle des relations que des ouvrier·ères d’usine entretiennent avec les machines qu’ils et elles utilisent quotidiennement. Je dis que « ça parle » mais il y a en réalité très peu de dialogues en dehors de quelques interventions scénarisées. Pour le reste, ça couine, ça grince, ça vrombit, ça crisse. Dans un passage du film, une ouvrière évoque la machine sur laquelle elle travaille exclusivement depuis plusieurs années. Elle dit que cette machine est alors « rendue » sa machine, qu’elle est devenue sa partenaire en quelques sortes. Elle parle avec affection du soin qu’elle lui porte et de la compréhension qu’elle en a. Avec ce passage, j’ai eu (et j’ai toujours) le sentiment que le film parlait aussi d’un certain vivant, plus spécifiquement de ce qui rend l’inanimé, l’abiotique (non-biologique) vivant.