5 questions à Jean Le Peltier et Yann Pellegrin


Jean Le Peltier est comédien et metteur en scène. Il écrit ses propres pièces depuis 2014. Son travail explore les complexités invisibles du réel et des interactions humaines en utilisant des jeux narratifs singuliers, cherchant aussi à révéler du grandiose dans le banal et le simple. Fondateur en 2016 de la compagnie belge Ives & Pony et en 2019 de la compagnie Grand lointain, il crée des univers théâtraux immersifs explorant la vulnérabilité humaine face à l’incompréhension.

Yann Pellegrin est directeur de recherche au CNRS depuis 2019, basé au laboratoire CEISAM de Nantes Université. Spécialiste de l’interaction entre la lumière et la matière, il développe des molécules innovantes qui réagissent à la lumière pour des applications en énergie solaire et chimie durable. Au-delà de ses publications scientifiques, il est actif en vulgarisation scientifique et crée des ateliers accessibles montrant que la chimie photosensible n’est pas réservée aux laboratoires spécialisés.

– Comment est né Imperceptible ?

Jean : De notre échange sur des thèmes qui nous plaisaient, notamment le fait que des objets absolument banals et quotidiens aient des fonctionnement imperceptibles mais vertigineux, comme le GPS ou le verre, ou le fait de mesurer la taille d’une micro-onde avec une plaquette de chocolat.
Yann : Il ne faut jamais oublier que tout ce qui nous environne, toute cette matière, est constituée de briques invisibles à l’oeil nu, les atomes : isolés, uniques, ils sont imperceptibles. Associés, sous forme de molécule, non c’est toujours imperceptible. Et pourtant, ces molécules finissent par s’associer, former des entités comme l’ADN qui gouvernent le vivant tel que nous l’appréhendons aujourd’hui, et qui constituent toute les choses, bien tangibles et bien concrètes que nous connaissons.

– Pourquoi est-il important de croiser les arts et les sciences ?

Jean : Parce qu’ils procèdent tous les deux de la découverte et s’ils ne partagent pas les mêmes méthodes, s’ils n’ont pas la même robustesse théorique, ils ont comme élan commun de retraduire la réalité sous un regard insoupçonné. Comme ils partagent ce même élan, ce serait dommage de ne pas les faire se croiser.Dans les deux cas, la seule limite est celle de l’imagination, et c’est grisant.

– Qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?

Jean : Que l’enthousiasme de quelqu’un qu’on ne connait pas se trouve à quelques phrases échangées. Disons trois phrases. (Estimation hors de la méthode scientifique).
Yann : Qu’il est très passionnant de parler de phénomènes scientifiques complexes, en se passant des langages hermétiques qui rendent la science à la fois absconse pour les non-initiés, et ultra-claire pour les initiés. Ce paradoxe est amusant, et se trouve être probablement à la base de toute action de médiation. 


– Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d’existences plurielles.
Quand vous entendez « vivant », à quoi pensez-vous en premier ?

Jean : En ce moment, si j’entends « vivant », je pense au fait que les cellules végétales sont capables de monter à 10 Bahr de pression, quand un pneu de vélo de course en fait entre 7 et 8 et un pneu de voiture 2-3. C’est cette pression qui permet à une plante de traverser le bitume. Et ça me fait penser que le vivant à en lui quelque chose de puissant mais aussi d’inquiet et d’obsessionnel, ce qui me pose un peu question.

– Pour vous, le vivant est-il fragile ou puissant ?

Jean : Je dirais puissant inquiet / fragile, serein.
Yann : Pour moi, le vivant est aveugle et sourd, d’une puissance incommensurable, comme le décrit Jean dans son exemple. Le vivant nous dépasse totalement et sera toujours présent sur cette planète bien après notre propre extinction. C’est une force aussi imperturbable que la gravité ou les interactions intranucléaires. Donc je le qualifierais de puissant.

– Avez-vous une lecture/un film/une œuvre qui a nourri votre (propre) réflexion ?

Jean : En ce moment je ne jure que par La plus belle ruse de la lumière de David Elbaz, où je redécouvre la lumière sous des perspectives inconnues. Comme le fait que le vivant est plus efficace que le soleil pour produire de la lumière. Un être vivant rayonne de la lumière infrarouge, invisible à nos yeux. Si on avait la même masse que le soleil, 2Puissance10kg, alors on rayonnerait 200.000 fois plus de particules de lumière que le soleil. Le vivant rayonne 2WATT par kilo. Le soleil c’est 800WATT par M3 soit 0,2 milliwatt par kilo. Le vivant, soit un écureuil, un éléphant ou un serpent rayonne avec une efficacité qui est 10.000 fois supérieur en terme de Watt. Et comme en plus on rayonne dans l’infrarouge, c’est à dire que chaque photon contient moins d’énergie, on produit 20 fois plus de photons. En tout c’est 200.000 fois plus que le soleil. De vrais petits soleils que nous sommes !
Yann : Je lis et relis Lumière et matière de Richard Feynman, où comment un physicien ultra pointu a su expliquer un phénomène tout aussi pointu (l’électrodynamique quantique… Toute une histoire!) à un public de non initiés. Juste avec des petites flèches… Une leçon, par un génie de la physique et de la vulgarisation.