Paysagiste DPLG formée à l’École Nationale Supérieure du Paysage et chorégraphe issue du Conservatoire de danse, Capucine Dufour développe une recherche artistique autour des liens entre danse et paysage. Son travail explore la manière dont les corps – individuellement et collectivement – construisent une relation sensible, écologique et poétique à leur environnement.
Après plusieurs années en agences de paysage, elle a orienté sa pratique vers la création chorégraphique située et la recherche universitaire, obtenant en 2021 un master en danse à l’Université Paris 8 sur les relations entre œuvre chorégraphique, paysage et écologie.
Depuis 2021, elle poursuis cette recherche au sein d’IROISE PLATFORM à travers des projets chorégraphiques in situ, des créations pour le plateau et des enquêtes artistiques menées avec des habitant·es sur leurs paysages. Parallèlement, elle participe à des projets de transmission et collabore à la création d’autres chorégraphes.

C’est peut-être cela, finalement, le vivant : une relation en mouvement, toujours en train de se chercher et de se réinventer entre les êtres
et les milieux qu’ils partagent.
– Comment est né Gradiver ?
Le projet Gradiver est né d’une rencontre entre des pratiques et des questionnements différents. Verónica Calvo Valenzuela, anthropologue, travaille notamment autour des ateliers “Où atterrir ?”, inspirés par la pensée de Bruno Latour. De mon côté, en tant que chorégraphe et paysagiste, je m’intéresse aux manières dont les humains habitent la Terre et aux relations sensibles qu’ils développent avec leur territoire.
Dans son livre Où atterrir ?, Bruno Latour propose de redevenir attentifs aux lieux que nous habitons et de reprendre contact avec le sol dont nous dépendons. À partir de là, nous avons formulé une question simple : le corps peut-il être un vecteur d’atterrissage ? Autrement dit, qu’est-ce qu’un travail corporel peut nous apprendre sur notre manière d’habiter un lieu, de sentir le sol sur lequel nous vivons, et peut-être de redevenir, pour reprendre un terme de Latour, des êtres “terrestres” ?
Parallèlement, Verónica souhaitait travailler à partir de la figure de Gradiva, un bas-relief antique représentant une femme en train de marcher, qui a inspiré en 1903 la nouvelle Gradiva de Wilhelm Jensen. Dans ce bas-relief, la position du pied de la figure est particulièrement singulière. Véronique y voit une sorte de métonymie de notre condition terrestre : être humain, c’est toujours déjà être en relation avec un sol.
À partir de là, une autre question s’est ouverte pour nous : que serait une marche terrestre ? Que pourrait nous apprendre la manière de marcher de la Gradiva sur notre façon d’habiter le monde ? Gradiver est né de cette enquête partagée, entre anthropologie et pratique chorégraphique, pour explorer ce que le corps — et en particulier la marche — peut révéler de notre relation aux lieux que nous habitons.
– Pourquoi est-il important de croiser les arts et les sciences ?
Je m’intéresse particulièrement à ce que l’on pourrait appeler une forme de danse documentaire : une danse qui ne part pas seulement d’une écriture abstraite du mouvement, mais d’une enquête — à la fois sur le corps et sur le milieu dans lequel il évolue. Le corps n’existe jamais isolément : il est toujours en relation avec un environnement, un sol, un territoire. De la même manière, les questions environnementales sont aussi des questions corporelles, parce qu’elles concernent notre manière très concrète d’habiter les lieux.
Dans ce sens, le corps peut devenir un outil d’enquête sensible. La danse permet d’explorer autrement des questions que les sciences humaines abordent aussi : comment percevons-nous un lieu ? Comment nous y inscrivons-nous ? Comment nos gestes et nos déplacements participent-ils de notre relation au monde ?
Croiser les arts et les sciences permet donc de multiplier les modes de connaissance. La recherche universitaire apporte des concepts, des cadres et des méthodes d’enquête ; la pratique artistique, elle, ouvre un espace d’expérience, de perception et d’expérimentation. Dans Gradiver, c’est précisément dans ce dialogue entre pensée et pratique, entre analyse et expérience corporelle, que le projet trouve sa force.
– Qu’avez-vous appris l’une de l’autre ?
Ce que nous avons peut-être appris en premier lieu, c’est l’écoute. Travailler ensemble implique de prendre le temps de comprendre les cadres de pensée de l’autre, ses références, ses manières de formuler les questions. De mon côté, ayant également un parcours universitaire en recherche en danse et en paysage, cette conversation nous a permis de mettre en résonance nos cadres théoriques. Avec Verónica, nous avons beaucoup croisé nos lectures et nos références, en regardant comment les notions travaillées par l’anthropologie — notamment autour des manières d’habiter la Terre — pouvaient dialoguer avec celles issues des études en danse, en écologie ou en paysage.
Nous apprenons aussi beaucoup de nos méthodologies de travail et des nécessités propres à nos pratiques respectives.
Par ailleurs, nous partageons une culture commune des arts de la scène. Nous allons voir des spectacles ensemble et nous discutons beaucoup de dramaturgie, de ce qui nous touche ou nous intrigue dans les formes artistiques que nous découvrons. Ces échanges nourrissent notre réflexion et notre travail.
Au fil du projet, il s’est aussi créé quelque chose de plus personnel : une amitié et une confiance. Et avec elles, l’envie de continuer à travailler ensemble, au-delà même de la conversation partagée qui a donné naissance à Gradiver.
– Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d’existences plurielles. Quand vous entendez « vivant », à quoi pensez-vous en premier ?
Quand j’entends le mot « vivant », je pense d’abord à la relation. Le vivant n’est pas seulement une addition d’êtres — humains, animaux, végétaux — mais un ensemble de relations entre des corps et les milieux qu’ils habitent.
On peut même le penser à une échelle très concrète : nos corps sont traversés en permanence par une multitude de cellules, de micro-organismes et d’échanges avec l’environnement. Il y a une circulation constante entre les milieux et les corps. Le vivant est donc aussi cette porosité, cette interdépendance permanente.
Pour moi, ce qui compte surtout, c’est que la relation elle-même soit vivante. Quand la relation entre les êtres et leur milieu se dégrade ou s’interrompt, il y a une forme de détresse des deux côtés. Les lieux peuvent devenir ce que l’architecte Rem Koolhaas appelle des Junkspace, des espaces sans qualité ni attachement, et les êtres — humains comme non humains — peuvent s’y retrouver en difficulté.
À l’inverse, une relation vivante est une relation qui bouge, qui se transforme. Elle peut connaître des hésitations, des tentatives, des ratés, mais aussi des joies et des fulgurances. C’est peut-être cela, finalement, le vivant : une relation en mouvement, toujours en train de se chercher et de se réinventer entre les êtres et les milieux qu’ils partagent.
– Pour vous, le vivant est-il fragile ou puissant ?
Je dirais qu’il est les deux à la fois.
Le vivant devient fragile lorsque la relation entre les êtres et les milieux qu’ils habitent est abîmée ou ignorée. Aujourd’hui, les activités humaines ont un impact considérable sur ces relations : nous transformons les paysages, nous modifions les écosystèmes, et nous pouvons fragiliser profondément les conditions de vie de nombreux êtres, humains comme non humains.
Mais le vivant peut aussi être extrêmement puissant. Lorsque la relation entre un être vivant et son milieu est respectée et nourrie, il y a une forme de co-croissance : le lieu et les êtres qui l’habitent se soutiennent mutuellement, se transforment ensemble, gagnent en richesse et en vitalité.
Ce qui est frappant, c’est que les autres êtres vivants ne se posent pas la question de cette relation : ils vivent avec leur milieu sans chercher à le détruire. À l’inverse, les humains ont aujourd’hui la capacité de fragiliser profondément ces équilibres. Peut-être que la puissance du vivant réside justement dans ces relations patientes et réciproques que beaucoup d’êtres savent maintenir avec leur milieu.
– Avez-vous une lecture/un film/une œuvre qui a nourri votre (propre) réflexion ?
Plusieurs expériences ont nourri notre réflexion à différents niveaux. Côté lecture, Où atterrir ? de Bruno Latour reste une référence centrale : elle nous invite à redevenir attentifs aux lieux que nous habitons.
Côté expérience artistique, nous avons assisté ensemble à un concert de la chorégraphe, compositrice et chanteuse Meredith Monk. Elle transmettait une puissance du vivant par la voix, le souffle et le mouvement, de manière à la fois concrète et symbolique.
Enfin, un film actuellement à l’écran : Hamnet. Pour moi, c’est une véritable ode au vivant, à la puissance des relations entre les êtres et leur environnement.