5 questions à Bruno Freire


Bruno Freire est un artiste chorégraphe et chercheur originaire de São Paulo, aujourd’hui basé à Bruxelles. Formé à la danse et à la performance à l’université de São Paulo (PUC-SP), il obtient en 2012 un master en communication et sémiotique, avant de poursuivre ses études au master ex.e.r.ce en étude chorégraphique à Montpellier entre 2013 et 2015.
Sa démarche artistique est transdisciplinaire, croisant la danse avec l’architecture, la vidéo, le théâtre, la photographie, la poésie et la performance. Entre 2017 et 2018, il développe le projet « À la recherche du _________. The marvellous is now. Un manifeste », conçu comme une recherche continue, à l’image d’un danseur évoluant dans un studio sans fin. En tant qu’interprète, il a travaillé avec des chorégraphes tels que Mette Ingvartsen, Radouan Mriziga et Cristian Duarte. Il a également collaboré avec plusieurs artistes, dont Calixto Neto et Wagner Schwartz, et enrichi son parcours auprès de figures majeures comme Mathilde Monnier, Benoît Lachambre ou Deborah Hay.
Son travail s’inscrit ainsi dans une recherche artistique ouverte, nourrie par des collaborations internationales et une exploration constante des formes et des langages du corps.

Je cherche à ouvrir un espace d’écoute par le mouvement,
un espace de sensibilisation, d’affection et de réflexion.

Qu’est-ce qui t’as poussé à créer le projet La vie n’est pas utile (ou c’est comme ça) ?

Depuis 2013, je collectionne les paroles d’auteurs, chorégraphes et philosophes qui, à travers l’histoire, ont exploré le concept de merveilleux, un élément clé dans le débat esthétique de la danse et de l’opéra du XIIIe siècle en Europe. Depuis je suis à la recherche du _. En marchant dans une manifestation à Bruxelles, j’avais vu quelqu’un avec une affiche « Save the Amazon ». Je me suis demandé : comment de la Belgique, puis-je sauver l’Amazonie ? Alors, j’ai commencé par m’informer, à lire les auteurs, journalistes et communautés autochtones qui vivent et protègent les forêts tropicales.
Un jour, j’ai fait un rêve où je dansais dans mon salon sur les mots de l’un d’eux: Ailton Krenak. Cela m’a poussé à créer
« La vie n’est pas utile (or It is what it is) », du même titre que sa conférence. Il s’agit d’un non-spectacle, d’une conférence dansée, un peu comme un ready-made mais surtout d’une invitation à lire ensemble, pour partager ses idées et y réfléchir. Les réflexions de Krenak résonnaient en moi comme une telle urgence, il n’y avait pas de réflexions plus importantes pour moi à ce moment-là. Il questionne les frontières entre art et vie, nature et culture, et différencie les notions de divertissement et joie, consumérisme et émerveillement, perdre et pendre du temps, chorégraphie social et danse cosmique, etc. Il semblait m’inviter à danser avec des troubles en cherchant non pas à trouver des solutions, mais plutôt à inspirer vers la réflexion, à me mettre en mouvement en essayant de me comprendre avec tout mon corps.
Encore aujourd’hui, les questionnements d’Ailton me laissent sans mots, dans un état d’émerveillement.
Je voulais partager cette lecture performative, d’un auteur que j’affectionne, et qui nous rappelle la gratitude que nous devons aux chamans et aux peuples autochtones du monde. Ce sont des peuples qui sont en lutte quotidienne pour sauver leurs modes de vie, mais aussi notre vie sur Terre. Je cherche à ouvrir un espace d’écoute par le mouvement, un espace de sensibilisation, d’affection et de réflexion. Je me donne peut-être une tâche impossible, tel un Sísifus…

En quoi ce projet t’a-t-il changé ?

Il est difficile de répondre à cette question de manière qui soit précise ou qui me satisferait pleinement. Je ne peux pas dire que ce projet m’a complément révolutionné comme je le désirais. Ce serait me mentir à moi-même. À chaque performance, j’apprends des nouvelles choses sur les mots que je répète sur scène. J’aperçois une ignorance et une
naïveté de ma part envers la complexité de l’histoire. Par contre, ça a été le fruit d’un désir de changement personnel. Une tentative de changer les fondements de ma propre perspective de monde, en m’obligeant à re-écouter des idées issues d’une autre cosmologie, celle d’Ailton Krenak, qui questionne notre vision occidentale, capitaliste, etc. Il s’agit de tout un système qui nous est imposé, qui semble naturel et incontournable, ce qui me rappelle la célèbre formulation de Mark Fisher : « nous sommes capables d’imaginer la fin du monde mais nous avons encore du mal à imaginer la fin du capitalisme ». Parfois, je perçois ma danse comme une forme de prise de conscience de ma petitesse face à l’immensité des défis de notre génération et de l’émerveillement de la vie. Cette danse est mon exercice de petitesse volontaire.

Quand tu entends « vivant », à quoi penses-tu en premier ?

Je pense immédiatement à la chorégraphie cosmique nommée par Ailton Krenak, ainsi qu’à une chanson de Moondog de 1978 qui dit « What about Whale Rights? What about Snail Rights? What about Seal Rights? What about Eel Rights? What about Coon Rights? What about Loon Rights? What about Wolf Rights? What about, what about, What about, what about Bug Rights? What about Slug Rights? What about Bass Rights? What about Ass Rights? What about Worm Rights? What about Germ Rights? What about Plant Rights? »
Le vivant nous entoure, nous traverse, nous dépasse. Je pense à l’interdépendance de tous les êtres vivants sur Terre et au-delà. Je pense à la Terre comme étant un organisme vivant, qui inclut l’eau, l’air, les montagnes, les plantes, les animaux, les moustiques, les virus, les microbes, les cafards, les papillons, les écosystèmes entiers. Cette vision me pousse à réfléchir la place qu’on occupe dans cette danse cosmique, à notre responsabilité envers toutes les autres formes de vie et à l’importance de respecter et de reconnaître les droits de tous les êtres vivants, pas seulement ceux des humains.

Pour toi, le vivant est-il fragile ou puissant ?

Les deux en même temps. N’importe quelle personne qui a déjà vu un nouveau-né comprend cette ambivalence. Un nouveau-né révèle une puissance-fragile et une fragile-puissance. Néanmoins, on le traite comme si son destin était déjà tracé, il va devoir devenir un médecin ou avocat, étudier dans les meilleures écoles, suivre des étiquettes, ne pas déranger, savoir se comporter correctement dans le train, ne pas être « sauvage », devenir « civilisé », etc. Mais la vie ne vient pas avec un manuel d’utilisation.  

Un artiste, tôt ou tard, se confrontera toujours à l’idée du « rien », du vide, à la non-utilité de son geste artistique. Par contre, on s’invente des récits pour justifier l’importance des nos actes, de nos œuvres, on écrit des fondements, des manifestes, des mémoires, pour donner sens à nos gestes, et parfois on oublie que chaque geste d’un artiste a le droit d’exister, sans but. Chaque geste a son importance dans la biodiversité socio-culturelle. Chaque création pousse à une autre, en influence une autre, chaque geste peut ouvrir la place à un autre monde. Rien n’est perdu dans l’art. Tout ce qui existe, dans l’art, a sa place et a le droit d’exister. L’art est. 

Mais, comme nous le rappelle Ailton Krenak, nos sociétés adorent tracer des frontières infranchissables, des clubs inaccessibles à d’autres humains, des V.I.P.s qui se considèrent plus humains que les autres, des élus qui auront accès à toutes les salles de théâtre, galeries et musées, tandis que les autres seront condamnés à l’obscurité et l’invisibilité. Invisiblement, on divise les sociétés par des castes où certain.es ont une liberté quasi totale, peuvent voyager en jet privé, hyper-polluer la planète comme i.elles le veulent, sans qu’aucune politique ne change leur vie quotidienne. Le reste de la population est soumis aux conséquences des décisions austères prises par les politiques et de l’hyper-pollution causée par les premièr.e.s.  Edouard Louis, écrivain et dramaturge français, constate bien comment la politique touche plus les plus faibles de la société, comme dans son livre « Qui a tué mon père », ou il explique comment les politiques prises par les présidents Macron et Sarkozy ont littéralement détruit la vie de son père d’un jour à l’autre. 

La vie est si fragile et si puissante, elle ne peut pas être planifiée parfaitement, sans risque. Aucune vie ne peut suivre un business plan bien tracé, la vie n’abolira jamais le hasard, pour reprendre la formule de Mallarmé. L’éducation n’est pas un investissement bancaire, disait Paulo Freire, pédagogue brésilien : le succès d’une vie ne se mesure pas avec les applaudissements, ou par nombres de likes. Ta danse, comme ta vie, a le droit d’être, tout simplement. Ta danse est, sans but, sans pourquoi, sans raison.  

Je trouve curieux le ton surréaliste du titre de la conférence de Krenak, « La vie n’est pas utile ». Ne nous méprenons pas: il ne dit pas que la vie est inutile, mais juste qu’elle n’est pas utile. C’est subtil, mais c’est très différent. Comme dans le tableau de Magritte, un dessin d’une pipe n’est pas une pipe. La pipe est au-delà d’un dessin, de sa métaphore, c’est autre chose. On a besoin d’autres paramètres pour expérimenter la réalité. La vie est au-delà d’un outil prêt à l’emploi. Elle n’est pas disponible pour servir à quelque chose, comme un téléphone, un vélo ou une voiture qui nous transporte d’un point A à un point B. La vie est. 

As-tu une lecture/un film/une œuvre qui a nourri ta réflexion ?

Pour ne pas vous submerger de références en plus, je vais en citer ou renforcer quelques-unes autour de cette création.

Tout d’abord, les livres et les conférences d’Ailton Krenak sont incontournables. Le film documentaire « O sonho da pedra/Le rêve de la Pierre », sur YouTube, est également un excellent point de départ. Je recommande aussi l’école « Selvagem », une initiative de Ailton Krenak et d’autres indigènes qui réunit artistes, scientifiques et chercheurs. Leurs textes sont disponibles en plusieurs langues et ils ouvrent parfois leurs portes pour des sessions en ligne ou en présentiel.

« A queda do céu/La chute du ciel » est un autre ouvrage important co-écrit par David Kopenawa et Bruce Albert, aussi adapté en film par Eryk Rocha et David Kopenawa. Le livre  était la source qui a inspiré la chorégraphie de Lia Rodrigues « Para que o céu não caia ».

Eliane Brum et son livre « Bazeiro òkótò » et son journal « Sumaúma » offrent une perspective unique sur l’Amazonie et les enjeux écologiques et sociaux directement du centre du monde. Cherchez-le online sumauma.com avec des textes traduits en anglais et en espagnol. 

Enfin, le livre « A década decisiva / La décennie décisive » de Luis Marques, curateur brésilien, qui fait une analyse critique, un état des lieux scientifiquement et académiquement rigoureux. Il y propose des alternatives et des propositions pour une transition économique hors du système capitaliste, un exercice d’imagination qui nous invite à rêver d’autres futurs possibles. En tant que curateur d’art, des musées importants au Brésil, les journalistes le posent souvent la question de pour quoi un curateur d’art s’intéressait à un sujet aussi scientifique et dure ? Qu’il a répondu, « mais je trouvais que tout le monde était en train de se poser ces questions, car il est urgent ».

Ces références m’aident à repenser ma relation avec l’émerveillement, à l’art, la nature-culture et la société. Intégrer ces réflexions à ma chorégraphie quotidienne est l’effort le plus difficile, et le plus indispensable de notre temps. Je vous invite à partir à la recherche du merveilleux aussi. Rêvons nous nous-mêmes, personne arrivera pour nous sauver et c’est cela notre force.