Maryne Lanaro est directrice artistique du Collectif Grand Dehors, qu’elle a fondé pour décloisonner les disciplines et créer dans l’espace public. Elle y réunit des artistes et penseur·euse·s issus de domaines variés (urbanisme, architecture, danse, vidéo, musique, création sonore et numérique, jeu, etc.) afin de croiser les regards et les pratiques.
À travers ce collectif, elle cherche à révéler la dimension poétique des territoires et à réactiver la portée symbolique des espaces publics. Ses projets prennent souvent la forme de créations participatives, de rituels et de cérémonies artistiques invitant à une réappropriation sensible du « grand dehors ».
Ouvert à tous les publics et à tous les terrains, le collectif développe des œuvres situées, immersives et expérientielles, où Maryne Lanaro orchestre le dialogue des disciplines dans une esthétique résolument poétique.

Pour certain·e·s Métamortem est un spectacle, pour d’autres une cérémonie.
– Quel a été le point de départ de ce spectacle ?
Initialement, Métamortem n’aborde pas du tout la question funéraire mais bien la question environnementale. Nous avons enterré un lieu ici, à Nantes, et lors de son enterrement nous nous sommes demandé·e·s : si un lieu est un existant, comment lui dire au revoir ? Tiens tiens, dire au revoir, en France c’est vraiment une pratique qui nous est étrangère. Devenue étrangère. Alors la nouvelle question s’est posée : quel est notre rapport à la disparition ? Puis Métamortem a bien dû laisser la place au funéraire. À partir de ce moment nous n’avons pas pu faire autrement que chercher les souhaitables pour nos cérémonies funéraires et nos manières de rentrer en empathie écologique.
– Si ce spectacle était un remède, de quoi ou de qui prendrait-il soin ?
Ce spectacle prend soin de nos liens collectifs et de nos manières d’appréhender ce sujet. Je crois que cette pommade commémorative permet de dire : Il est possible de ne pas traverser le styx de nos morts seul·e sur la barque. Nous sommes souvent isolé·e·s dans notre rapport à la mort. C’est un remède pour les occidentaux qui ne trouvent pas de communauté dans la laïcité, ou dans une pratique religieuse, un peu trop étriquée peut-être.
– Quelles espaces de résistance permettent la fiction / l’art ?
Métamortem participe à ce qu’on appelle des fictions souhaitables, de par le fait de les faire vivre collectivement, elle crée des prophéties auto-réalisatrice. La fiction permet à mon sens de dire : c’est possible ! Pour certain·e·s Métamortem est un spectacle, pour d’autres une cérémonie. Pour la coopérative funéraire de Rennes, Métamortem est un porte parole, un pied dans la porte de ce tabou qui rend nos existences isolées et inquiètent face à la mort.
Les formes comme Métamortem sont comme les saxifrages, les plantes qui poussent dans le béton. Elles contournent la roche qui s’oppose à sa progression, elles l’entourent, découvrent la faille, s’y glissent et lentement la brisent.
Qu’est ce qui te pousse à créer un spectacle ?
C’est une question que je me pose beaucoup en ce moment. Je crois au fond que Grand Dehors déploie une appétence dans ce qu’on pourrait appeler : les arts détectives. Des créations axées autour de l’enquête, de la recherche et du croisement de disciplines. Souvent dans le processus de création, il y a ce fameux tableau avec des photos, des écrits et des fils rouges qui relient les choses qui se déploient. Trouver des preuves d’un lien possible, mettre en corrélation, éclairer ce qui se passe dans les interstices.
Typiquement Métamortem a soulevé des pans de réflexions immenses sur le monde du funéraire, sur l’intrication environnement et funéraire, ou encore, sur comment les artistes ont un pouvoir d’action sur les moyens de fédérer, sur un sujet aussi tabou que nos manières collectives de faire deuil.
Ce qui m’active donc, c’est l’enquête. Ce qui m’active c’est le chemin de création plutôt que la diffusion en tant que telle. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte culturel qui se définit encore beaucoup sur des critères de diffusion. Et nous le voyons, ce monde de la production/diffusion s’effrite. Ce qui pousse et demeure au milieu de ces ruines du futur, pour nous les artistes, c’est le sens, la curiosité et l’envie d’éclairer une manière de percevoir les contours troubles de notre monde.
– As-tu une lecture/un film/une œuvre qui a nourri ta réflexion ?
Concernant Métamortem, il y a un livre qui a nouvellement impacté mon regard sur nos manières d’être croyant·es, notre capacité à croire agir de manière collective : Tanya Lurhmann, Le feu de la présence. Ce livre part de l’hypothèse qu’il est tellement difficile de croire, qu’il nous est indispensable de passer par le geste pour habiter cette croyance. Ainsi nous ne construisons pas des cathédrales parce que l’on croit en Dieu, mais nous croyons en Dieu parce que nous construisons des cathédrales.
Cette réflexion est une vraie pépite dans la question de ce que nous nommons « les nouveaux rituels » dans le funéraire laïque en France. Dans un pays de plus en plus athée et « thanatophobe », se pose la question : comment pratiquer ensemble, et comment croire en un moment qui crée une communauté éphémère, lors d’une cérémonie funéraire. Tanya Lurhmann pose donc l’hypothèse suivante : quels gestes et non plus quelles croyances. Si la question du geste précède la question du culte, alors il y a quantités de possibles et de manières de faire symbole et communauté, dans ces espaces désertés que sont nos réflexions pour le funéraire laïque.
Métamortem fait le pari de créer une communauté éphémère autour de cette question du geste. Cela s’éprouve collectivement.
Spectacle lié
METAMORTEM
Maryne Lanaro – Collectif Grand Dehors
Mar. 05.05 – 21h00
Mer. 06.05 – 21h00
Entre imaginaire et pratique collective, ce spectacle articule questions funéraires et environnementales, replace la mort au cœur de la cité et l’importance des rituels dans nos vies.