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Interview Rebelle

Tracer sa route

Solo ou duo, sans décors, juste les mots et les corps : en seulement trois spectacles, la metteuse en scène Marion Siéfert a su développer un travail autant engagé que sincère, autant minimaliste que généreux. [...] Sa nouvelle création Pièce d'actualité n°12 : DU SALE ! met en scène deux jeunes femmes incandescentes : la danseuse hip-hop Janice et la rappeuse Laetitia, véritables diamants bruts que Marion Siéfert révèle dans un double portrait aussi brutal que sensible. Rencontre.

Pièce d’actualité est un programme de commandes à des artistes, initié par La Commune – Centre dramatique d'Aubervilliers en 2014. Vous venez de signer la Pièce d’actualité n°12. Qu’est-ce qui vous a motivée à accepter cette proposition ? 

Marion Siéfert :
J’ai eu la chance de voir plusieurs pièces d’actualité avant d’être artiste associée à La Commune. C’est une idée qui m’avait tout de suite intéressée. La seule contrainte est de créer à partir des territoires d’Aubervilliers et de la Seine-Saint-Denis, des questions qui les traversent, des personnes qui y vivent. Je me suis dit que c’était un cadre génial pour partir à l’aventure, me déplacer, rencontrer des gens que je n’aurais sans doute pas connus autrement, créer sans définir à l’avance ce que je cherche, forcer le destin. Souvent, on nous demande d’exposer un projet avant même de l’avoir réalisé, d’avoir des idées suffisamment convaincantes pour qu’elles puissent fédérer des institutions et des producteurs – en un mot, on nous demande de partir de certitudes, de ce que l’on connaît déjà. Et bien, pour DU SALE !, je voulais justement me perdre, en savoir encore moins que d’habitude, me confronter au chaos. Mon seul moteur, c’était de trouver des personnes selon mon cœur, autour desquelles j’allais créer la pièce. Il y a aussi autre chose : j’ai collaboré avec le réalisateur Matthieu Bareyre sur le long-métrage documentaire L’époque. Entre 2015 et 2017, il est parti avec sa caméra et l’ingénieur son du film dans les rues de Paris, la nuit, pour filmer la jeunesse. Avec l’idée que c’était en faisant confiance au hasard, sans savoir précisément ce qu’il allait trouver et filmer, qu’il allait justement peindre le portrait le plus juste, le plus intime et le plus intense de notre époque. Son geste artistique m’a profondément marquée. Il m’a donné l’envie de me laisser guider par mon désir et de faire confiance à la rencontre. J’ai donc commencé cette pièce sans savoir de quoi j’allais parler, qui allait être sur scène... Au départ, je voulais travailler avec des femmes qui n’ont pas peur de la rencontre physique avec l’autre, des femmes qui cognent, qui donnent des coups et en reçoivent – que ce soit en manifestation, dans la pratique de sports de combat, dans la rue ou dans la vie. Puis je suis allée voir le concert de Kendrick Lamar à Bercy, en février 2018. C’était magnifique : je voyais quelqu’un au sommet de son art. J’ai ensuite passé des jours à n’écouter que du rap, puis finalement ce fut comme une évidence : je voulais travailler avec des femmes qui se battent, avec leurs mots, avec le langage... des rappeuses. 

La femme, son rôle, ses assignations, occupent une place importante dans votre travail. 

M. S. :
Les rôles de femmes sont pourris au théâtre. C’est rare de trouver des rôles où le personnage féminin n’est ni une victime, ni le simple faire-valoir du héros masculin. Lorsque, plus jeune, je préparais les concours d’entrée dans des conservatoires – que je n’ai jamais eus -, je m’arrachais les cheveux. Exceptés quelques personnages, c’est le désert. Il y avait bien Phèdre, Lady Macbeth, Anna Petrovna chez Tchekhov... Même dans la plupart des mises en scène contemporaines, les femmes sont minoritaires et leurs rôles ne sont pas très intéressants. J’aime aussi énormément travailler avec des femmes. J’ai grandi avec une sœur qui a un an de moins que moi et je pense que, inconsciemment, je cherche à retrouver l’intensité de cette relation sororale dans mon travail. Je crois aussi que les femmes séparent moins les différents aspects de leurs vies. Lorsqu’on lit l’autobiographie de l’anarchiste Emma Goldmann, on voit qu’elle ne fait aucune distinction entre sa passion pour la politique et celle pour les hommes qui ont marqué sa vie. Elle n’essaie pas de jouer au « grand homme », de mettre ses émotions sur la touche. Au contraire, c’est dans la confusion de ses sentiments, qu’elle parvient à démêler ce qui l’anime, à tracer sa route et à vivre la vie qui lui ressemble. 

Extrait / propos recueillis par Wilson Le Personnic
Retrouvez l'entretien en entier sur maculture.fr (publié le 18/04/2019)