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Interview Authentique

Le réel et vous ?

Question croisée

La réalité, qu'elle se nourrisse d'actualités politiques, de phénomènes sociologiques ou encore de relations humaines, sert de matière première à plusieurs pièces présentées cette saison. Certains artistes cherchent à la comprendre, la questionner, tandis que d’autres en extraient des gestes et paroles pour en former une poésie, brouillant la frontière entre documentaire et art.

Marion Siéfert
Avec DU SALE !, je voulais mettre en scène deux jeunes artistes, une rappeuse et une danseuse, et organiser la rencontre entre leur art et le mien.
Je crois que la pièce parle moins de réalité sociale que d’imaginaire. C’est comme si on rentrait dans leur tête, dans leur âme. Je crois que le spectacle laisse place à cela - aux contradictions, aux personnages, aux fantasmes, aux conflits intérieurs, qui dépassent les observations sociologiques. Je me suis beaucoup inspirée de la démarche de certains rappeurs, qui partent de leur vécu pour construire leur œuvre. Parfois, dans certains albums de rap, on est face à des questions métaphysiques. C’est pour cela que je suis allée chercher Shakespeare : pour parler de pouvoir, de mort, de meurtre, de vengeance, du père. Entrer dans la pulsion et dans ce qu’elle a d’inavouable.

Thomas Chopin
J’ai toujours eu une obsession pour les révoltes dans l’histoire et le monde. La production de cette pièce, Le Charme de l'émeute a démarré avant l’explosion de la contestation en France à partir du mouvement contre la loi travail en 2016. Les Printemps Arabes, les Indignés en Espagne, les anarchistes grecs étaient mes principales sources d’inspiration notamment dans le rapport entre la lutte et le territoire. 
La dramaturgie de la pièce pourrait se résumer ainsi : prendre l’espace / tenir l’espace / perdre l’espace. Ce rapport à l’espace dans la contestation n’a fait que s’amplifier depuis avec l’occupation des ronds points, de la rue quasi quotidienne. Une manière de récupérer la chose publique accaparée par l’état. Et quand la parole ne circule plus le corps entre en jeu.

Mickaël Phelippeau
Cette pièce ne déroge pas à la démarche que je développe depuis plus de 10 ans maintenant. Je parle de « portraits chorégraphiques ». Ce qui m’intéresse, c’est que les interprètes portent le poids de leur propre parole. Dans le cas de Ben & Luc, il s’agit d’un portrait croisé entre deux hommes, Ben Salaah Cisse et Luc Sanou, qui sont danseurs et amis. On expose un éventail des différentes relations qu’ils entretiennent entre eux, qui vont d’une très grande douceur à la violence, qui fait aussi partie de leur quotidien.
Il s’agit d’une réalité traversée à partir d’un point de vue subjectif. C’est un prisme que je revendique. Il y a 3 ans, dans le cadre d’un festival sur une place publique de Ouagadougou, nous avons présenté plusieurs extraits de ce duo qui était alors naissant. L’un d’eux consistait notamment en une série de porters lents et sensuels, avec une attention portée à la qualité du toucher, du contact, de la peau. Alors que le public accueille la pièce avec bienveillance et de manière enjouée, l’on me fait comprendre que présenter un duo d’hommes d’origine africaine dans l’expression de cette sensualité et donc d’une certaine forme d’ambiguïté, dans un espace public, aurait pu avoir des conséquences néfastes pour les deux interprètes. Je réalise que Ben et Luc en ont conscience, et que d’une certaine façon, ils ont souhaité s’exposer à cet endroit.
Pour ma part, le duo prend tout son sens ce jour-là car il place ce projet à l’endroit d’une forme d’engagement et d’une inscription dans une réalité, leur réalité, renforcée par un contexte politique tendu au « pays des hommes intègres ».
Ce que j’ai envie de montrer sur scène ? Une forme suffisamment ouverte pour que chaque spectateur.trice puisse projeter à partir de sa propre histoire, à partir de ses propres bagages.

Julie Berès
Ce qui déclenche mon désir de créer, ce sont les problématiques sociologiques ou politiques, que j’essaie de comprendre par des interviews, une immersion, des rencontres, un peu comme dans la méthode d’Alexievitch, auteure russe qui a inventé le « roman à voix ». À partir de témoignages* recueillis auprès de différentes personnes sur une même problématique, il s’agit de reconstituer un rapport au réel, mais qui n’est pas celui du journalisme. La radicalisation a été le point de départ de Désobéir. J’ai cherché à comprendre comment des jeunes filles, qui ne sont pas issues d’un même milieu, peuvent trouver dans le discours de Daech une forme d’espoir ? Cela pose aussi la question de l’état d’esprit d’une partie de la jeunesse française qui, n’ayant pas d’utopie politique, se tourne vers la religion.
*Commande du Théâtre de la Commune dans le cadre de son programme « Pièce d'actualité » en 2017.

Propos recueillis par Pascaline Vallée

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