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Portrait Rebelle

Le corps comme terrain d'exploration du réel

À partir d’enregistrements audio avec un inconnu, le metteur en scène Thibaud Croisy invite le public à s’engager dans une écoute au long cours, pour faire l’expérience immersive d'un témoignage singulier, entre curiosité, plaisir et douleur.

Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre prend genèse dans votre rencontre avec C., avec qui vous avez abordé des questions liées à la sexualité et aux pratiques sadomasochistes. L’un de vos précédents spectacles, Rencontre avec le public (2013), instaurait déjà certains rapports de domination mais entre le public et les comédiens. Tissez-vous des liens entre ces deux projets ?

Thibaud Croisy : Bien sûr. De pièce en pièce, je m’intéresse toujours à la question du pouvoir, du lien qui existe entre celui qui parle et celui qui se tait. Dans toutes mes pièces, il y a quelqu’un qui garde le silence, qui ne dit rien ou qui parle autrement, de manière intérieure, obsessionnelle, transgressive ou délirante. La question du pouvoir me travaille parce qu’elle est constitutive des relations humaines et que je ne vois pas trop comment on pourrait y échapper, a fortiori quand on est metteur en scène et qu’on est regardé comme celui qui « dirige » les autres. Travailler cette question a été pour moi une façon de me mettre en jeu, de voir ce que le pouvoir faisait, me faisait, et d’essayer de jouer avec. Je l’ai simplement fait de différentes manières. Rencontre avec le public mettait en scène le rapport de force entre la scène et la salle et organisait un « conflit » qui pouvait aller jusqu’à la séparation des deux instances. La scène finissait par décréter qu’elle pouvait parfaitement fonctionner toute seule et qu’après tout, la salle n’était qu’une instance accessoire. C’était une pièce « d’artiste » au sens où elle parlait de mon désir d’absolu, de la difficulté que j’avais à appréhender le public et de la violence qu’il exerçait sur moi. Témoignage d’un homme… déplace le curseur, tout en poursuivant cette réflexion puisque cette fois, j’ai réellement supprimé l’une des deux instances de la représentation : il n’y a pas d’acteur. Ceci dit, Témoignage… met en scène le rapport de force de manière plus pédagogique, plus sensorielle, et s’intéresse aussi à cette ligne de crête où la douleur produite par le rapport de force se transforme soudainement en plaisir, et parfois même en jouissance. C’est un autre retournement, et une invitation à le sentir.

Pourquoi avoir fait le choix de mettre en scène ce dialogue dans un espace habité par des spectateurs plutôt que d’assumer radicalement une pièce radiophonique ? Quels sont les enjeux de contextualiser ce dialogue sonore dans ce dispositif scénographique ?

T. C. : Précisément, je pense qu’il n’aurait pas du tout été « radical » d’utiliser ces enregistrements pour en faire une pièce strictement radiophonique, c’est-à-dire diffusée sur une station de radio ou une plateforme web. Ce qui me semblait intéressant ici, c’était de faire entendre cette parole intime à des corps présents, réunis au sein d’un même espace, et de voir comment ces sensibilités, ces regards, ces peaux pouvaient réagir à la matière dans laquelle ils étaient plongés. En fait, j’étais convaincu que le son seul ne pouvait pas faire la pièce. Je pensais qu’il fallait l’articuler à un espace, à une durée vécue collectivement, et à ce que j’appelle une situation, un état de corps. J’aime que le spectateur puisse habiter un espace mental, corporel ou langagier car c’est une manière très concrète de le faire entrer dans mon intérieur et de partager avec lui quelques-unes de mes obsessions.

Comment, au théâtre – qui est un art de la représentation – abordez-vous cette exploration du réel ?

T. C. : Témoignage d’un homme… et La prophétie des Lilas ont été des tentatives de réagir à ce mouvement dans lequel nous sommes pris et qui nous dérobe tout, jusqu’à notre imaginaire. Dans ces pièces, c’est le corps qui a été le terrain d’exploration du réel, ou plutôt le vecteur à partir duquel j’ai tenté de le retrouver. Cette trajectoire fait écho à cette phrase de Lacan qui explique que le réel est ce à quoi on se cogne alors que la réalité en est déjà une reconstruction. Mes projets artistiques ont été suscités par des chocs, des sidérations, des gens qui ont troublé ma sensibilité et qui ont pris quelque chose de moi. Le travail de création a nécessairement fini par transformer le réel en réalité mais mon souci a été de ne pas le recouvrir intégralement et d’en faire persister la mémoire, le souvenir. Je continue aujourd’hui à chercher le réel à ma manière et surtout à attendre qu’il me percute. Mes pièces m’auront au moins appris qu’il se loge généralement dans des failles – dans une cicatrice laissée par une scarification ou dans le sexe d’une femme qui vient de mettre au monde un enfant.

Extrait / propos recueillis par Wilson Le Personnic, publié le 01/09/2018 sur maculture.fr