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Interview à penser

Laboratoire de créations éphémères

Cette saison, le TU, en partenariat avec le Crous, inaugure un nouveau projet : le Laboratoire des créations. Quatre artistes viennent partager leurs processus de création avec un groupe d’étudiants et des enseignants-chercheurs, à travers des temps de résidences et transmissions tout au long de l’année. Une tentative de « permaculture artistico-scientifico-formatrice », sans obligation de résultat.

Rencontre avec la chorégraphe Elise Lerat, en binôme avec l'anthropologue Manon Airaud, le metteur en scène Jean Le Peltier et l’enseignante-chercheuse Nathalie Schieb-Bienfait.


Quelle recherche allez-vous mettre en partage dans ce dispositif « Labo » ?

Jean Le Peltier : Je travaille sur les conversations qu’on a avec nous-mêmes. J’aimerais faire un spectacle qui dévoile ces récits intimes et que chacun se dise : « Ah ouais, les autres ont ce truc aussi ! ». Et puis je voudrais aussi travailler sur le thème du leadership : comment ce qu’on se raconte à soi peut embarquer les autres. Napoléon est parvenu à lever des armées énormes avec un récit : on va devenir gigantesques et vous allez prendre part à cette réussite.

Elise Lerat : Je veux créer une pièce, FEUX, qui parle du flux du mouvement. Comment vivre son propre rythme à l’intérieur d’un groupe qui lui-même donne un rythme ? À quelle distance je-dois me tenir de l’autre pour avoir une possible vie en commun, tout en restant soi ? Nous partageons ces questions avec Manon Airaut, qui conjugue sa pratique de la danse à sa pratique d’anthropologue.

Nathalie Schieb-Bienfait : Mon travail porte sur la figure de l’artiste entrepreneur. Par ricochet cela m’amène à aborder la thématique de la professionnalisation des artistes, et les dispositifs d’accompagnement mis en place. En parallèle, je m’intéresse aux initiatives de collectifs ou à des projets collectifs qui cherchent à s’écarter du fonctionnement du système culturel établi, et à inventer de nouvelles pratiques et régulations.


En quoi ce programme va nourrir votre projet ?

J. L-P. : Le truc que j’adore c’est quand les gens racontent des histoires. C’est comme un moment de récolte pour moi. Cela va m’apporter de la matière pour écrire… Ce labo c’est l’occasion aussi de partager cette chose qui m’intéresse avec les participants.

N. S-B. : Pour moi, cela va constituer en un travail d’écoute d’abord et d’observation. Tenir un journal aussi. Quand on démarre un processus de recherche on peut vivre des tas de choses dont on ne perçoit pas la portée. J’aimerais garder des traces de ce qui va prendre forme, à travers les pratiques et projets de ce collectif hybride.

Manon Airaud : Je vois ce laboratoire comme une petite expérimentation sociale. Cela va venir nourrir la réflexion, et de nouvelles lectures pour le travail de création d’Elise sur le plateau. Comme le travail avec les danseurs de FEUX viendra alimenter le labo. En tant qu'anthropologue dans cette création, je vois la recherche comme une mise en mouvement. Nous allons mettre en mouvement une plus grande communauté que nous deux ou nous sept (les danseurs de la pièce).

E. L. : Ce que j’explore avec les étudiants, c’est aussi ce qu’on explore avec mon groupe d’interprètes pour la pièce FEUX. J’ai envie de créer plusieurs groupes, plusieurs cellules autour de cette recherche. Multiplier les expériences.


Qu'est-ce que vous allez y faire ?

N. S-B. : J’espère pouvoir y impliquer des étudiants de mon institut autour de la thématique de la conception et organisation d’actions collectives. J’imagine que l’on va partager mais aussi développer de la connaissance, vivre des étonnements, susciter aussi des rencontres avec d’autres personnes expertes dans d’autres domaines.

E. L. : Ce qui est sûr, c’est qu’il va y avoir une pratique corporelle de la danse. Mais on laisse la place à la surprise, ce qui peut surgir de cette rencontre.

M. A. : Il va y avoir aussi une pratique des mots. Comment on se situe dans une situation donnée en étant acteur, témoin, ou receveur ? Partir du vécu et de l’observation de l’expérience de chacun des participants.

J. L-P. : J’aimerais bien, entre autres, faire l’expérience de la balade, à l’instar des promenades de J.-J. Rousseau qui marchait pour penser. On va se mettre dans cet état de déambulation où l'on voit notre esprit décoller du réel, et voir ce qui vient. Sans doute restituer ça de manière un peu anonyme, l’écrire, et le partager… J’ai envie de profiter du fait que les étudiant∙es et les chercheur∙se∙s soient des individus comme moi ; je leur dis : « j’ai ça comme réflexion, est-ce que vous avez la même ? » C’est du partage d’expérience d’existence.


En quoi pensez-vous que cette façon de transmettre peut être formatrice ?

E. L. : En tant qu’étudiante, j’ai vécu ça : des chorégraphes qui nous emmenaient pendant 15 jours dans leur façon de faire. C’est ça qui m’a nourrie, ce qui fait que je fais ce métier. J’ai envie de transmettre ce qu’on m’a transmis, ça m’a révélée et j’ai envie de pouvoir révéler aussi des choses chez d’autres. En tant que pédagogue, ce qui compte pour moi c’est d’ouvrir l’imaginaire…

J. L-P : J’aime bien l’idée de montrer aux gens les coulisses du théâtre, le désacraliser. C’est important de faire descendre la scène de son piédestal. Sinon ça limite l’initiative, ça empêche. Le théâtre, au départ, ce n'est pas grand chose.

M. A. : L’expérience, pour moi, est en soi formatrice. Passer par l’expérience c’est se former et former. Nous aussi, ça va nous former.

N. S-B. : Le fait que des chercheurs soient impliqués, cela va amener à développer un regard critique et réflexif sur ce qui se déploie. Je trouve important que ça puisse révéler des faces ignorées du travail artistique. Les faces sombres sont souvent mises « sous le tapis. » La représentation du travail est souvent décalée du « vrai boulot ». Cela peut être une manière d’ apprendre à découvrir les réalités des uns et des autres. Les artistes vont également apprendre de cette génération montante qui aura traversé six mois sans cours. D’autant plus qu’elle n’est pas contrainte par une obligation de résultat.

M. A. : Ce qui nous intéresse avant tout, c’est le processus, si une forme aboutit, pourquoi pas, mais ce n’est pas l’objectif ; et le décloisonnement aussi, sans savoir ce que ça va donner.

N. S-B. : Il y a l’idée d’une restitution, avec format très ouvert. Cela me semble important parce qu’il faut embrasser la totalité de la chaîne de la création. La rencontre avec un public fait aussi partie de ça.


En quoi ce laboratoire, qui met en relation processus de création, pratiques artistiques et recherche scientifique, est inédit dans votre parcours ?

M. A. : Je trouve ça important et intéressant qu’un lieu comme le théâtre universitaire fasse ce travail de mise en relation. Introduire du sensible dans la relation à la science, pour moi c’est politiquement nécessaire. On nous apprend souvent à être détachés de la sensation, à être dans la rationalisation. La recherche scientifique mérite de se faire autrement. Pour les artistes, être en contact avec une autre manière de chercher, c’est hyper enrichissant. Et c’est urgent d’introduire du sensible dans son travail quand on est étudiant.

J. L-P : Ce qui est super dans ce dispositif, c’est que je ne sens aucune pression par rapport au résultat. Ça offre beaucoup de liberté. Et ça permet vraiment de se mettre en état de recherche. Et favoriser la rencontre entre artistes et chercheurs, c’est génial, ce n’est pas si évident. Mais ici, tu sens que le TU essaie par tous les moyens de faire entrer cette idée de recherche dans le théâtre. Souvent, quand on t’accueille en résidence, on te dit « ah c’est bien, tu cherches, vas-y ! » et on te laisse une salle et voilà. Ça s’arrête là.

E. L. : Ça me fait penser aux écoles que j’ai pu traverser. C’est important qu’un théâtre créé cette opportunité, ça n’existe pas partout. Créer des espaces pour ça, c’est aussi créer du désir, ça éveille ton envie…

N. S-B. : Trois groupes d’acteurs qui ne se connaissent pas, qui se rencontrent autour de plusieurs projets sur un temps long… C’est un vrai challenge parce qu’il peut y avoir des formes d’épuisement pour ces trois univers. On peut imaginer des formes de saturation, des attendus tellement contradictoires que sur la durée cela peut-être difficile. J’ai envie de souligner l’audace du TU d’engager ça. Ce n’est pas faire le choix de la facilité. Cela témoigne d’une structure qui se pose des questions, qui s’interroge sur les modalités qu’elle pourrait tester pour aller vers autre chose. Je me sens chanceuse de pouvoir y participer.

Propos recueillis par Colyne Morange

Manon Airaud, sociologue
Jean Le Peltier, metteur en scène et comédien
Elise Lerat, chorégraphe et danseuse
Nathalie Schieb-Bienfait, professeure des Universités

Quatre artistes sont associés au labo

Laurent Cebe (danse | dessin), Louise Emö (théâtre | performance), Jean Le Peltier (théâtre | écriture), Élise Lerat (danse)
Deux enseignantes-chercheuses sont associées au labo
Manon Airaud (sociologue), Nathalie Shieb-Bienfait (professeure des Universités, maître de conférence et responsable du Master 2 Management et Administration à l’Université de Nantes)
Une troupe éphémère de 20 étudiants 4 publications / sorties de labo Inscriptions