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Interview à voir

La beauté de l'échec

Réussir sa vie professionnelle, sa vie personnelle, réussir ses examens, réussir sa vie, être beau et intelligent… Réussir partout, tout le temps. Dans un monde qui fait l’éloge de la perfection, où la réussite serait un but à atteindre sans jamais faire de faux-pas, a-t-on encore le droit à l’échec ? En quoi nos échecs bâtissent-ils nos réussites ? Et faut-il apprendre à mieux rater pour réussir ?

Quatre metteur·euses en scène, invité·es au TU cette saison, aux esthétiques et parcours différents, nous partagent leur rapport à l’échec et aux ratages. Pour Œdipe You Motherfucker !, Colyne Morange parle d’« affection pour les ratages », Tanguy Malik Bordage dans Guerrières met en scène la « chute d’une jeune guerrière puissante », Nathalie Béasse pour aux éclats… se nourrit des différents sens du mot « chute » pour traiter « des débordements de l’humain et de ses empêchements » et Jean Le Peltier dans ZOO fait l’éloge des imperfections humaines. Tant de points de vue qui tissent le paysage de la relativité de l’échec.

 

En tant qu’artiste, quelle est votre définition de l’échec ?

Colyne Morange : Dans le rapport au travail, l’échec serait de faire une œuvre dont on n’est pas content, de ne pas être à la bonne place ou de ne pas réussir à la trouver.

Jean Le Peltier : L’échec est protéiforme. Il intervient soit entre mon ambition et mon jugement, soit dans le regard des spectateurs, soit dans le jugement des jurys ou des instances qui subventionnent les créations. Il s’équilibre entre des attentes et des jugements. C’est comme un dialogue entre l’idée qu’on se fait et l’idée qu’on voit, et ce dialogue est un mouvement qui fait petite roue, qui avance, qui avance. Ce jeu avec l’échec donne aussi un peu de sel.

Nathalie Béasse : Les mots « échec » et « réussite » ne font pas partie de mon vocabulaire ou de la façon je conçois l’acte artistique. Je parlerais plutôt de difficultés à produire des choses ou d’accidents qui peuvent stopper ou nous permettre au contraire d’avancer. Je ne projette pas la réussite, je travaille sur l’instant présent. Par contre, je suis au quotidien dans le travail avec ses embûches. L’échec, ce serait vraiment quand tu montes des cartes les unes sur les autres, et que tout s’écroule. Ce qui est important, c’est d’installer de bonnes bases et travailler avec les ronces que l’on a sur son parcours.

Tanguy Malik Bordage : Ce n’est pas non plus un mot que j’utilise. Je crois au dharma et à l’ordre des choses. Toute chose mérite d’être vécue pour ce qu’elle est. L’échec est un jugement de valeur et implique des notions de bien et de mal dont j’essaye de m’extraire. Je considère chaque chose comme une expérience. C’est comme si l’acte artistique était une voie et que sur cette voie il faut gérer les situations qui arrivent, compliquées ou non. L’échec implique quelque chose de définitif, d’échec et mat.

Colyne Morange : Le ratage fait partie du processus. Et effectivement, le travail est de toute façon un chemin. Malgré tout, je suis conditionnée – peut-être parce que j’étais une très bonne élève à l’école – par la peur de l’échec. Même si l’échec est relatif et même si les obstacles sont intrinsèques au travail artistique.

Nathalie Béasse : Qui décide du ratage ? Nous-même ? Les autres ? Il faut vraiment être à l’écoute de ce que l’on est en train de faire et s’extraire du jugement que les autres pourraient porter sur notre travail. Qu’est-ce qui est raté ? C’est compliqué cette histoire du jugement.

Jean Le Peltier : On n’aime pas l’échec parce que c’est un couperet très désagréable. Il est capable de remettre en cause beaucoup trop de choses difficiles à digérer. En général, on se dit : « J’ai rêvé d’une chose, elle n’est pas possible, alors je me déplace pour pouvoir la faire. » Et même si c’est un échec par rapport à ce qu’on avait rêvé, on est capable de se dire : « C’est mieux que ça n’aurait été. » Mais se mettre dans une telle disposition d’esprit, c’est opter pour une pensée qui relativise tout. Car on pourrait très bien se dire que l’on ne fait que s’accommoder de ce qui arrive. Avec l’idée de ne pas vouloir voir l’échec, on entre dans une philosophie de l’évitement. J’aime bien ce mot d’échec, parce que justement, il est irritant. On n’a pas envie d’en parler, car il est fatal.

 

Quand les premiers temps de création arrivent, comment gérez-vous les incertitudes, ce qui rate ou les obstacles ?

Tanguy Malik Bordage : Quand arrive le temps des répétitions sur scène, c’est un processus qui est très positif, très joyeux. Une confiance totale dans ce qui va en sortir, même si je ne sais pas ce qu’il va vraiment en sortir. C’est le moment où toutes les planètes sont alignées. Les obstacles viennent en amont du plateau avec cette question de comment réussir à réunir une équipe en ayant un petit budget et des dates. J’aime beaucoup cette phrase de Nietzsche qui dit : « Depuis que j’étais fatigué de chercher, je me suis mis à trouver. » Quand je rentre en processus de création, je trouve.

Nathalie Béasse : Je suis également dans un rapport très convivial et relié au plaisir pendant le travail de répétitions. Pour aux éclats…, j’avais décidé d’avoir plein d’éléments de décor et ça ne s’est pas fait. Je me suis retrouvée dans du vide alors qu’il devait y avoir du plein au plateau. J’ai fait avec ça : inventer à partir de rien. S’il n’y a rien, il y aura autre chose.

Colyne Morange : Je travaille beaucoup à partir d’une liste d’essais à tester. Et il peut arriver qu’après avoir tout testé, je ne vois pas de choses arriver. Quand toutes les pistes que j’avais se dissipent et ne me conviennent pas, ça crée beaucoup d’angoisses. Ce sont des moments de grosses paniques. Je rebondis en revenant au tout début des questionnements pour pouvoir essayer quelque chose de nouveau. Dans ces moments, je m’appuie beaucoup sur les personnes avec qui je travaille, par le biais de discussions. C’est souvent dans ces moments de suspensions et de conversations que les choses arrivent. Je ne cherche pas à vouloir absolument trouver, car si je me mets dans cette dynamique, alors je suis face à un mur. Peut-être, ce serait ça, ce que j’appellerais « l’échec » : ce serait de vouloir tellement trouver que l’on ne voit plus tout le vivant autour de soi. Ça peut être de simples détails qui emmènent sur la bonne voie ! Ce que je pourrais appeler échec, c’est de ne pas parvenir à créer un contexte qui puisse accueillir les choses imprévues.

Jean Le Peltier : Là en ce moment, je commence un moment d’écriture. Je crée la scénographie : j’ai ramené un arbre et des bûches sur scène. Je suis dans un moment d’opportunités, donc l’échec n’est pas possible à cet endroit-là. Je teste, je suis seul avec mon jugement et je suis bien aimable avec moi-même. L’échec viendra plus tard si une idée que je pensais lisible à travers une phrase ou un objet, ne l’est pas. L’échec peut arriver quand tu penses que tout va marcher d’un coup, et que tu y passes du temps, et qu’au final, la réception de l’autre ne fonctionne pas.

Nathalie Béasse : La notion de plaisir qu’il y a à rentrer dans un processus de création n’empêche pas toutes mes nuits d’être remplies d’angoisses. Ce sont aussi des moments douloureux ! Une multitude de questions nous envahit dans la journée auxquelles on n’arrive pas à répondre dans l’immédiat. Parfois, on y répond la nuit. Parfois, les choses que je n’ai pas dites à certains interprètes arrivent à se dire quand je suis seule, dans mon lit.

Jean Le Peltier : Pour rebondir à ce que dit Nathalie : on a souvent plein de casquettes différentes, avec une attention mobilisée sur la scénographie, le jeu des acteurs… C’est difficile d’être alerte sur tout, pendant la journée, où la communion des disciplines crée une forte émulation.

Tanguy Malik Bordage : Les insomnies sont là, mais ce ne sont pas des angoisses, ce sont des excitations. Je dirais que je suis chargé d’envies.

 

Entre vos différentes pièces, l’idée de la chute ou de ce qui failli, intervient à différents endroits que ce soit dans la trame narrative ou dans l’esthétique de la mise en scène. Comment cette idée de ce qui loupe ou chute vous importe et vous met au travail ?

Jean Le Peltier : L’idée du spectacle ZOO est venue en voyant mon père devant une imprimante qui ne fonctionnait pas. Très rapidement, il a cru qu’il était en échec, il a cru que c’était lui qui n’était pas apte, alors que c’est l’ergonomie de ce type d’objet qui est mal faite… Je suis fasciné par le fait que les gens pensent que ça vient d’eux quand ça ne fonctionne pas. Le spectacle veut parler de ça : de l’humain qui pense qu’il n’est pas assez doué ou qu’il n’a pas les capacités ou n’est pas assez fourni en intelligence.

Nathalie Béasse : Par rapport à la chute, je ne sais pas pourquoi sur scène, depuis vingt ans, je fais tomber des choses du plafond, je fais tomber des gens… Je n’en sais rien… C’est comme une obsession de voir les choses se casser et les gens déraper… et se relever. Ce qui me touche, c’est la fragilité et la dérive. La chute d’un objet ou la chute d’un homme… Comment se relèvet-il ? Ça m’interroge, ça me touche, ça convoque en moi des émotions. Il y a quelque chose qui nous rend vivant. À tout moment, tout peut advenir : on peut basculer, d’une tâche de vin sur une chemise blanche à la folie…

Tanguy Malik Bordage : Dans Guerrières, la chute est symbolique. Je voulais montrer, en me servant de l’imaginaire des arts martiaux, un personnage puissant physiquement, en état de domination sur les autres, mais qui, malgré cette puissance, se retrouve en proie à une crise existentielle. J’interroge la chute en elle-même, le plongeon vers soi-même comme le dernier combat, la dernière voie. C’est une quête initiatique. C’est la chute qui permet l’introspection profonde.

Colyne Morange : Depuis toujours, dans la vie, j’aime bien voir des choses se casser la gueule ou déraper. Cette idée que l’on ne peut pas tout maîtriser est présente dans tous mes spectacles. Dans Œdipe You Motherfucker ! on part d’une relation père/fille qui ne fonctionne pas. L’image du père décrite par la fille et annoncée au public est en décalage par rapport à la réalité du personnage. J’aime bien aussi dans la vie que les grands plans, les projections ne correspondent pas à ce qui va arriver, que les projections soient trop grandes ou trop petites. Les attentes sont trompeuses. Et j’aime que ce qui n’est pas prévu se résolve par l’absurde, le moche ou le bizarre.

Jean Le Peltier : Dans mon travail, il y a l’idée de porter beaucoup d’affection pour les personnes qui n’y arrivent pas ou qui pensent que l’intelligence artificielle est meilleure que nous. J’ai l’idée de faire un spectacle qui puisse nous réconcilier avec nos imperfections, de montrer que même dans une posture définitive d’échec, l’humain est capable d’un monde qui n’est pas fatal.

Colyne Morange : Même si le ratage est très présent dans mon travail, il ne se termine jamais sur un sentiment d’échec. Il ouvre sur la beauté de cette imperfection-là.

Tanguy Malik Bordage : Dans Guerrières, il y a l’idée de créer de l’empathie pour un personnage qui a loupé quelque part, mais c’est le point de départ, ce n’est pas l’arrivée. Pour moi, l’une des fonctions de l’art, c’est de donner du courage, que les mots entendus sur scène puissent redonner de la vitalité.

 

Propos recueillis par Charlotte Imbault