Aller au contenu principal
Votre navigateur est obsolète. En conséquence, ce site sera consultable mais de manière moins optimale qu'avec un navigateur récent.
> Mettre à jour son navigateur maintenant.
Interview Authentique

Conversation sur écoute

Rencontre avec Émilie Rousset

SPLASH ! invite Émilie Rousset pour trois représentations de Rencontre avec Pierre Pica, une visite sensible et décalée au Musée d'Arts de Nantes et une carte blanche au Cinématographe. Wilson Le Personnic a rencontré la metteuse en scène. L’occasion de revenir sur les enjeux qui innervent sa recherche pièce après pièce.

Votre pièce Rencontre avec Pierre Pica découle d’une rencontre réalisée pour une version des Spécialistes au MAC VAL. Comment est née l’envie de poursuivre ce dialogue avec ce spécialiste en particulier ?

Une belle rencontre est toujours un peu hasardeuse et extraordinaire. Les connections se sont tissées au fur et à mesure des discussions sans aucune certitude de ce que j’allais en faire. J’avais interviewé Pierre Pica par Skype car il était alors en Amazonie, afin de parler de François Morellet. Il m’a naturellement recontacté lorsqu’il est revenu en France pour discuter de l’évolution de sa recherche. Nous avions déjà joué Les Spécialistes au MAC VAL, il n y avait pas de raison « pratique » de se voir, mais je me suis dit pourquoi pas. Ses recherches m’intriguaient et j’avais envie de développer le procédé d’écriture élaboré avec Les Spécialistes. Durant quelques années, j’avais fait des performances et des films courts et je n’avais pas fait de pièce conçue pour la boîte noire du théâtre. Là, j’avais une matière qui me donnait envie de faire une forme qui se déploie dans la durée… Au début je ne comprenais pas grand chose aux indiens Mundurukus et à la linguistique de Chomsky, mais intuitivement quelque chose m’intéressait et me touchait. Durant trois ans, Pierre Pica m’appelait lorsqu’il rentrait d’Amazonie ou lorsqu’il avait avancé sur son travail. Le fil de nos conversations a alors suivi l’évolution de sa recherche. Au final, j’avais plus de trente cinq heures de rush…

En quoi cette rencontre avec Pierre Pica cristallise les enjeux de votre pratique de l’entretien ? 

Ce qui m’intéresse c’est le frottement entre nos deux histoires : il en même temps naturel et incongru que je me retrouve à parler de linguistique avec un chercheur dans sa cuisine. Rien ne prédisait notre rencontre et ce dialogue. Ce sont deux façons de chercher qui communiquent, deux humanités qui se dévoilent à travers la compréhension de leur travail. Notre dialogue est devenu de moins en moins protocolaire, je parlais de mon fils qui apprenait à compter, il s’agaçait et riait de ce que je ne m’étonne encore de certaines notions de linguistique… Le point d’accroche essentiel, c’est sa vision de la langue et de l’être humain, car cela est en rapport avec ce que je recherche dans le théâtre. Par exemple, il explique que le langage n’est pas de la communication, que c’est beaucoup plus étrange et bricolé, que tout ça nous échappe et que c’est presque inouï qu’on arrive à se comprendre. Ça me fait penser au travail des acteurs, à l’aléatoire des représentations. Sa manière de définir l’être humain par sa capacité à créer, à jouer, à composer, me libérait aussi créativement et son discours construisait en moi une sorte de monde flottant que je pouvais concrétiser sur une scène.

Votre dernière pièce Rituel 4 : Le Grand Débat est le quatrième opus d’une collection de films et performances débutée en 2015 avec la réalisatrice Louise Hémon. Quel est le fil rouge de ce projet au long terme ? 

C’est une série de films qui s’est constituée au fil des années à travers notre désir de travailler ensemble. En 2015, suite à l’invitation du Centre Pompidou et du festival Hors Piste, nous avons réalisé un premier film en investissant le forum -1 du musée pendant trois semaines. Nous avons ensuite continué à collaborer et à faire des films pour les éditions suivantes du festival Hors Pistes. Selon les thématiques, l’idée était d’épingler un sujet (L’Anniversaire, Le Vote, Le Baptême de mer, ndlr) sous l’axe du rituel tout en jouant avec les codes du théâtre et du cinéma documentaire. Nous prenons des sujets qui nous entourent et nous les analysons à la loupe comme des sortes d’ethnologues décalés. Notre enquête va souvent de la récolte d’informations techniques jusqu’à l’absurde. Par exemple, Rituel 2 : Le vote plonge dans les règlementations qui régissent les gestes du dimanche électoral. Pour l’écriture, nous avons interrogé l’inventeur de l’urne transparente ou encore un fétichiste qui regarde les pieds des femmes dans l’isoloir. Pour Rituel 4 : Le Grand débat, nous avons fait un cut-up de tous les débats télévisuels du second tour de la présidentielle depuis 1974. Nous avons ensuite recréé sur scène un tournage qui jouait jusqu’au délitement ces règles de réalisation télévisuelle. 

Les Spécialistes, Rencontre avec Pierre Pica et Rituel 4 : Le Grand Débat ont en commun l’utilisation d’oreillettes, impliquant un exercice particulier des comédiens : une parole répétée en direct… Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce type de jeu ?

Je trouve que ce dispositif met le comédien dans une disponibilité toute particulière : il est là comme une sorte de traducteur simultané, il écoute une archive qu’il doit faire revivre au présent. Le comédien est à la fois très actif et dans une sorte de détente, tout repose sur lui mais il n’est pas complètement le maître du jeu. Il y a quelque chose d’autre qui se trame en fond et que le spectateur ressent, un fantôme qui est juste là dans son oreille et avec lequel il travaille. Parfois le comédien prend le dessus sur le document original, et d’autre fois la voix semble prendre possession du comédien. Je crois que l’humour qui se déploie vient en partie de là, il y a un effet très réel et tout à fait décalé…

Cette pratique d’extraction du réel, au cœur de votre travail en général, crée une étrange forme de poésie. 

Je l’espère. Je déplace les choses dans un espace ou je peux créer de nouveaux assemblages et de nouveaux angles de vue. Ma démarche est autant de questionner le médium théâtre que les documents ou archives apportés sur scène. Déplacer, manipuler, prélever, intervertir, superposer… C’est une manière de me saisir d’une réalité avec les possibilités que m’offre le théâtre d’essayer de la comprendre. J’ai l’impression que c’est un geste premier, un geste de l’enfance : rejouer, mimer, refaire pour mieux appréhender le monde qui nous entoure. 

Propos recueillis par Wilson Le Personnic, le 18 juillet 2019.
Festival de la Cité - Lausanne