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Interview à penser

Colyne Morange / Stomach Cie

En créations !

Comment naît l’idée d’un spectacle ? D’où vient sa nécessité ? Et pourquoi créer un spectacle aujourd’hui ? Rencontre avec Colyne Morange, metteuse en scène, comédienne et performeuse.

 

Quels sont les points de départ de ce spectacle ? Comment naît le désir de création ? 
J’avais envie, depuis longtemps – voire depuis l’enfance, de faire un spectacle avec mon père, auteur et chanteur. Puis, en 2016, mon père m’a invitée à jouer et à l’aider à écrire un spectacle, Les Années Lumières, en réponse à une carte blanche que lui proposait la Soufflerie. Pour l’aider à écrire, je l’ai interviewé. Il a écrit à partir de ça un texte très poétique. En relisant la matière brute retranscrite de l’interview, j’ai trouvé ça beau, quelque chose qui nous dépassait : une fille qui interroge son père sur son travail, sa vie… qui cherche à percer des mystères, à mieux le connaître, comprendre des choses… et j’étais déçue que ceci n’apparaisse pas tel quel dans le spectacle final. Je me suis dit : ben alors, ça veut dire que c’est à toi de le mettre en scène, en repartant de cette posture : la fille qui veut aider son père à créer, et qui l’interroge pour ça.  Le désir de créer vient souvent d’un mélange d’envies intimes, de questionnements non résolus, voire non solvables, d’images ou de situations scéniques qui m’arrivent dans le ventre, et dans la tête. Ici, c’est très simplement l’envie de réaliser un rêve de petite fille, depuis mon point de vue d’adulte, qui m’a donné l’énergie de lancer ce projet… sans savoir de quoi je voulais parler. 

Comment se déroule le travail de création ? Quel est votre processus ? Qu’est-ce qui se transforme pendant ce temps ? 
J’alterne énormément entre l’écriture, seule face à moi-même et mon ordi ou une feuille de papier, les discussions autour d’un des sujets abordés ou le récit d’expériences avec des amis ou des gens rencontrés, et l’expérimentation au plateau, en improvisation. Ce sont des allers retours permanents entre ces différents temps qui nourrissent le travail, couche après couche. J’ai une idée, je la transforme en consignes d’improvisations, je l’essaie au plateau – ça passe toujours par un vécu scénique (même avec des interprètes, j’ai besoin de le vivre, avec mon corps, sur scène), j’enregistre, je réécoute, je garde des bouts, puis je jette… L’équipe et ses propositions viennent énormément nourrir le travail, que j’agence et régule et recadre en permanence avec Heike Bröckerhoff, dramaturge sur les projets.  Et il y a le travail de production qui vient alimenter aussi : quand on écrit un dossier, on synthétise, on verbalise, on reformule, on se rend compte un peu de quoi on parle, ou de quoi on veut parler. Parfois je me rends compte en écrivant le dossier du spectacle, ou en présentant le projet à des gens que ce que je croyais être le sujet principal ne l’est pas. C’est quelque chose de très intime, ça se ressent. Les questions qu’on partage, très concrètes, avec la personne en production, contribuent également au processus. Parce que ça amène à prendre des décisions. Quand il y a trop de réflexion et de rationnel, c’est souvent que je suis à côté. Mais ce processus là n’arrête pas de bouger jusqu’à la première du spectacle, et continue après les représentations. 

Combien de temps avez vous besoin pour créer un spectacle ? 
Ça dépend totalement du contexte, de l’équipe et des conditions de production. Comme ça je dirais 2 ans, mais aussi ça ne dépend pas que de moi. Entre le moment où l’on pose le fait qu’on va s’y lancer, la première résidence, et la réelle mise en œuvre du projet, il y a les rendez-vous de production, où l’on cherche des partenaires qui vont soutenir le projet, le calendrier institutionnel des demandes de subventions, l’organisation des temps de résidence avec l’équipe. Le nombre de semaines de travail dépend aussi du budget qu’on a finalement avec le projet, et ça ce n’est jamais certain, on ne le sait même parfois encore qu’après les représentations ! Et le rapport argent-temps (pour payer notamment l’équipe du projet) a une vraie influence sur la durée totale de réalisation. Je crois que j’ai pris l’habitude des 2 ans, parce que j’aime bien le temps de recul qu’il peut y avoir entre deux résidences. Les choses se posent. Avec Œdipe, il y a eu un énorme trou de 5 mois entre 2 périodes de résidences. Le processus continue pendant ce temps… mais c’est un peu long. Je dirais donc : 10 semaines de résidences + des périodes off, où le projet est mis de côté (même dans la tête), et puis on y revient. 

Quelle définition avez vous du spectacle ? Quels sont les enjeux pour vous de la création contemporaine ? 
Pour moi, un spectacle, c’est l’occasion de donner à vivre une expérience live : des gens face à d’autres gens dans un moment présent, pour partager des questionnements et sensations intimes et importants provoqués par le réel, le monde, la société, la vie. Il y a plein d’enjeux, mais c’est celui là qui m’anime. Avec l’envie de rigoler avec des spectateurs, rigoler un peu des trucs durs ou relous ou trash de la réalité, de s’émouvoir et s’émerveiller ensemble. Si seulement j’arrivais à faire qu’un spectacle puisse apporter au public l’énergie et l’état provoqués par l’expérience d’un concert de punk en plus, ce serait formidable. 

Quel est votre moteur ? Ce que vous préférez dans votre métier ? 
J’adore quand au début, l’idée germe, et qu’on se dit : ah on va le faire ! J’adore aussi quand on essaie des choses en improvisation, et que des trucs nous surprennent : une image, une situation, un geste, une scène. J’aime essayer, tester, sans savoir où on va… et puis être sur scène, ce moment de live, hyper intense, où l’on est à la fois hyper fragile et hyper fort, dans le partage. Qu’on vibre avec le public. 

Pourquoi aller voir un spectacle aujourd’hui ? 
Pour être emmené là où on attend pas d’aller. Pour être surpris. Pour vivre des émotions étranges, à côté d’autres gens. Et se sentir vivant. Pour être amené à réfléchir sur des choses sur lesquelles on a pas encore réfléchi. Pour la fragilité et l’accident que suggèrent le live. Pour assister à de la beauté, sous toutes ses formes, et en parler après avec d’autres personnes…

Quel est votre premier souvenir de spectateur ? 
Je ne sais plus si c’est le concert d’Henri Dès à Paris (j’avais 3 ans, prendre la route de nuit pour aller à Paris pour voir mon idole, sentiment d’un moment exceptionnel) ou celui de mon père à la Barakason, à Rezé (j’en avais 4). La puissance de la musique m’a fait pleurer intarissablement, il a fallu me sortir de la salle, je comprenais rien à ce qu’il m’arrivait. J’ai des souvenirs très flous d’ambiances lumineuses, des projecteurs de couleur en contre, sur de la musique hyper mélancolique et très forte, c’était génial, j’ai eu envie de monter sur scène aussi…


Propos recueillis en juin 2020
OEdipe you Motherfucker !, création en nov. 2020 au TU

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