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Interview Authentique En corps Héroïque

Arts et sciences en scène

Échanges fertiles

Le TU consacre la seconde édition de son événement SPLASH, aux rencontres fertiles entre arts et sciences, en questionnant ce que recherches artistique et scientifique peuvent bien partager, du point de vue du sens, de la méthode, de la forme, de la pensée et des contenus. Les artistes Émilie Rousset, François Gremaud et Aline Landreau se sont prêté.es au jeu de l’entretien croisé, sans se rencontrer.

Quelle a été l'impulsion pour ce spectacle ?

François Gremaud : Au tout départ, une commande du théâtre de Vidy-Lausanne : monter une forme contemporaine pour la jouer dans des lycées, en partant d’un classique. J’ai toujours aimé Phèdre mais monter un classique ne m’avait jamais intéressé. J’ai profité de cette contrainte, et l’ai abordé sous forme de conférence.

Émilie Rousset : J’ai rencontré le linguiste Pierre Pica à l’occasion de mon précédent projet. Il étudiait la langue des Mundurukhu, tribu amazonienne qui a un système de comptage approximatif. Il m’a ensuite proposé de me tenir au courant de la suite de sa recherche. Le fait qu’il cherche des similarités structurelles entre la langue des Mundurukhu et la nôtre m’a touchée. J’y ai vu des enjeux de théâtre.

Aline Landreau : J’avais envie de chercher à sortir de l’anthropocentrisme. Parler du vivant. Sortir du focus habituel des spectacles de danse sur la personnalité. Aller chercher dans de l’énergie brute, archaïque. D’où un intérêt pour le corpus, tissus de références très diverses qui nous constitue.

Dans les formes que vous avez créées, il semble que l'approche universitaire a un grand rôle.

F. G. : La posture de conférencier peut parler de tout et de n’importe quoi. Plus que le savoir lui- même, j’aime la posture de l’enthousiasme. Quand une personne vient présenter un sujet, c’est qu’elle a une nécessité, un étonnement préalable.

E. R. : La recherche scientifique est le cœur de l’écriture : j’étais face à un scientifique qui avait la générosité de me parler alors que ses travaux n’étaient pas prêts. On a habituellement accès qu’aux conclusions d’une recherche. Ici, nous sommes au plus près d’un cerveau en train de construire, qui fonctionne comme le nôtre.

A. L. : Ce n’est pas une question que je me suis posée, au départ. Pourtant, je fabrique de l’hypothèse, je mets en test. Mais j’ai surtout besoin du chaos. Une approche sensible. Je n’ai jamais eu de rapport extrêmement poussé à la science.

Vous avez en commun un rapport au savoir dans vos spectacles ...

A. L. : J’ai repris goût, dans les phases de recherche, à la lecture d’études sociologiques, anthropologiques, des théories du vivant. Dans l’écriture, je pioche de manière intuitive dans ces lectures, je ne sais pas si cela transparaît sur scène. Ce que je sais, c’est que je ne peux pas penser le corps sans le milieu dans lequel il s’insère.

F. G. : Ce qui m’intéresse c’est la passion et Phèdre est passionnée. Je trouvais qu’il y avait un lien adéquat avec la figure du conférencier. Je ne mets pas en scène quelqu’un qui délivre un savoir, mais qui partage un étonnement.

E. R. : Il y a une part de transmission du savoir dans mes pièces. Mais le mouvement d’écriture, ce qu’on propose au spectateur, est plus proche de l’enquête. Un chemin de réflexion.

F. G. : La figure du conférencier rejoint celle de l’idiot, dans le sens positif du terme : l’humain qui peut s’intéresser aussi bien à la construction des cathédrales qu’à la plantation du café. C’est dérisoire et sérieux à la fois. J’ai une profonde tendresse pour les scientifiques qui se passionnent pour des sujets à priori microscopiques, inutiles. C’est profondément joyeux et drôle.

E. R. : Entendre quelqu’un parler de ce qui le passionne, ça donne envie de sourire, c’est une puissance joyeuse qui se communique. Pierre Pica lui même rigole du fait de s’être intéressé pendant 15 ans à une tribu d’Amazonie qui ne compte pas au delà de 5. Il y a beaucoup d’humour aussi dans ma pièce, à travers mon rôle de novice qui ne comprend rien, qui décroche, qui a des flashs de compréhensions à côté de la plaque.

Dans votre processus de création, abordez-vous des méthodes qu’on pourrait qualifier de « scientifiques » ?

A. L. : Je ne pose pas de méthode, ça me bloquerait terriblement.

E. R. : Il y a beaucoup de règles du jeu, de protocoles dans mon travail que je m’amuse à déplacer. J’aime bien chercher des formes et voir comment les sujets auxquels je m’intéresse y viennent se glisser, les contredire.

F. G. : J’ai d’abord travaillé en décortiquant l’œuvre, en embrassant tout ce que je pouvais trouver sur Phèdre de Racine. Une méthode scolaire ou scientifique presque. La mythologie, l’analyse de texte. Ainsi, j’ai renoué avec le classique, que j’avais fui jusqu’ici. Dans le fond, Racine n’a pas fait autre chose à son époque que ce que j’ai essayé de faire à la mienne : mettre en forme des choses qui l’intéressaient lui, dans un rapport conceptuel à la langue, un carcan, des règles.

A. L. : Il y a quand même un aspect analytique chez moi, l’importance des pratiques somatiques dans ce que je fabrique. Des techniques qui amènent à court-circuiter nos habitudes de fonctionnement corporelles, en prenant conscience de celles-ci. Comme une recherche de ton corps tel que tu ne le pratiques jamais, qui amène à bouger autrement. Et ça libère en fait.

F. G. : J’ai eu beau commencer par une recherche théorique, ma façon d’écrire a été très empirique. Quand je me suis mis à la table, j’ai oublié mes lectures, j’avais en tête Romain, l’acteur, l’envie de lui écrire un rôle.

Vous considérez vous comme un.e chercheur.se ?

A. L. : Oui, chercheuse de mon propre corps. Et puis chaque projet ré-ouvre des pans de choses qui ont pu être laissés de côté lors du projet précédent. J’aime mettre en danger mes certitudes. Quelque chose de l’ordre de l’investigation, mais un peu primitif, un peu animal.

F. G. : Si je devais me prétendre chercheur, ce serait plutôt sur l’humain... Un chercheur du vivant. Il y a cette image de Deleuze que je trouve juste : quelqu’un qui a vu quelque chose au loin et qui essaie de le mettre en partage.

E. R. : Je ne vois pas quel artiste n’est pas chercheur, ça voudrait dire qu’il sait déjà ce qu’il va faire avant de le faire, ça me semble impossible.

Qu’est ce que la science et la recherche apportent à la création théâtrale et vice-versa ?

E. R. : Je peux parler de ce que Pierre Pica m’a apporté : beaucoup de liberté. Ça a changé ma vision du langage. Ça m’a ouvert des perspectives : il montre comment les Mundurukhu sont si éloignés et en même temps si proches. Ça m’aide à repenser le théâtre que je fais, qui se fabrique avec des mots. Qu’est ce que je lui ai apporté ? Lui permettre de parler sans être sûr, en osant l’erreur, peut-être.

F. G. : Les sciences peuvent nous amener des outils techniques qui peuvent être intéressants. L’éclairage que cela peut susciter chez nous en termes d’imaginaire. L’échange est plus qu’utile, il est nécessaire.

A. L. : Mes lectures scientifiques m’ont apporté beaucoup dans mon approche de l’humain, du monde.

Propos recueillis par Colyne Morange